Capture d’écran 2019-01-22 à 14.32.06Pour reprendre une formule déjà placée précédemment, ayant assez largement délaissé la civilisation technologique à forte coloration américaine – French tech & Cie-, revenons-y pour défier, s’il est temps encore, le désespoir d’un monde plongé au galop dans la nuit des robots. Où une autre pensée s’infiltre, s’immisce, venant du capitalisme sauvage édifié en modèle unique – qui ne fait plus débat: voyez ici le best-seller du moment, voyez là-bas le blabla hyperbolique du petit-grand Napoléon qui continue à croire au ruissellement. Il faut appeler l’ambulance d’urgence…

Et pour ceux qui ne se rendent pas, voici un livre dissident. Qui démasque l' »Intelligence artificielle », cette expression de prestidigitateur pour dissimuler le travail humain derrière un écran de fumée technologique.

Capture d’écran 2019-01-22 à 10.20.28Car c’est ce qu’annonce dans son ouvrage, En attendant les Robots. Enquête sur le travail du clic ( Seuil), le sociologue et chercheur Antonio Casilli, auteur de recherches pionnières sur le nouveau capitalisme numérique. Dans lequel il livre une analyse fouillée qui montre que le vrai danger n’est pas la disparition du travail, mais sa transformation profonde par l’instauration de nouveaux rapports de dépendance des travailleurs transformés en prolétaires du clic.

Du coup, il y démonte le grand coup de «bluff technologique» du mythe du « grand remplacement technologique ». Pour lui, ce n’est que pur fantasme! Un «spectacle de marionnettes».

Considéré comme l’un des principaux experts du capitalisme des plateformes numériques, ainsi pointe-t-il de nouvelles formes de travail méconnues. «Nous sommes ceux qui fabriquons les robots, avec notre propre travail», dit-il. «Nous établissons les critères selon lesquels ils fonctionnent. Et puis nous leur apprenons à apprendre à s’améliorer. Le problème n’est pas que les robots volent notre travail, mais que nous continuons à travailler de plus en plus, et que les plates-formes fragmentent et rendent invisible le travail nécessaire au bon fonctionnement des algorithmes. “

« Le capitalisme des plateformes numériques assouplit la discipline du travail en imposant des mesures et des évaluations apparemment «scientifiques», qui peuvent ressembler à l’ancienne fabrication industrielle. La principale différence est que les travailleurs, en échange de leur soumission à cette discipline, ne bénéficient pas de la sécurité sociale et de la représentation politique qu’ils ont obtenues auparavant en échange de leur subordination. » explique-t-il dans un entretien au journal italien Il Manifesto.

On découvre que l’intelligence artificielle est moins l’affaire d’une poignée de génies des algorithmes dans des start-up prometteuses, qu’une armada de « travailleurs du clic » invisibilisés, délocalisés, précarisés, disponibles sur le marché du travail du clic qui se cache derrière les grosses plateformes numériques – qui sont à la fois des entreprises et des marchés. L’intelligence artificielle est largement « faite à la main ». Des millions de « tâcherons » du numérique, « mélange de stagiaires français et de précaires malgaches », sous-payés pour à la fois entraîner, cadrer et fournir les ordinateurs en données fiables et utilisables.

Ce ne sont pas en effet « les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines ». Non seulement le « grand remplacement par les robots » n’aura pas lieu, mais il a et aura pour effet de réorganiser l’ensemble des processus de production pour les rendre plus automatisables. Exemples: les systèmes de modération de contenus vérifiés largement par des humains (comme chez YouTube), opérateurs vérifiant les appariement proposés par des machines (comme chez Amazon), Uber ou Airbnb, etc. Voire même où le consommateur lui-même effectue le même type de travail que le livreur de Deliveroo ou le micro-ouvrier de Mechanical’s Amazon.

Combien sont-ils ces « robots humains »? Selon son étude, c’est un marché mondial qui compte au moins 100 millions de travailleurs. En Chine, en Inde, aux Philippines et en Indonésie, il existe des plateformes et des services peu connus en Europe. Antonio Casilli voit là un « cyberprolétariat » qui se cache derrière le visage avenant de l’intelligence artificielle. Que gagnent-ils ? A peine quelques centimes par acte, sans contrat ni stabilité de l’emploi.

Capture d’écran 2019-01-22 à 14.08.35« Dans ces pays, vous pouvez trouver les évaluateurs du moteur de recherche Google. Ce sont les travailleurs qui vérifient si les résultats d’une recherche sont appropriés et corrigent la plage de résultats en ajustant l’algorithme. Il existe également des modérateurs de contenu sur Facebook ou Youtube, qui passent leurs journées à juger si des vidéos ou des photos respectent les conditions générales de la plate-forme. Ils enseignent aux algorithmes de filtrage le contenu à censurer. Nous pouvons également mentionner les «travailleurs clics» qui partagent, «aiment» et font la promotion de la publicité ou de vidéos de célébrités, pour lesquels ils sont payés même moins d’un centime par clic. »

Bienvenue donc dans le monde du « Digital Labor »! Un « mouvement de mise en tâches (tâcheronnisation) et de mise en données (datafication) des activités productives humaines ». Le Digital labor préfigure le pire du travail. Au point d’inquiéter aujourd’hui l’ONU, à lire ici.

«Le mythe du robot est utilisé pour discipliner la force de travail» dit dans un entretien à Libération, cet enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé au LACI-IIAC de l’EHESS. Un mythe dont l’intérêt stratégique est d’empêcher l’organisation des prolétaires du numérique.

Le Digital Labor nous concerne tous. « Il n’y a aujourd’hui rien de plus collectif qu’une donnée personnelle » dit-il.

S’ajoute ce que nous sommes tous devenus – suivant des logiques différentes – au service des machines en tant que consommateurs: « Ils produisent également des données. Ces données sont utilisées pour former l’intelligence artificielle. Le consommateur produit une masse critique d’échanges et de transactions qui permettent à la plate-forme d’exister sur le marché. Un consommateur est un élément actif et crucial de l’existence de l’algorithme. Ils réalisent chaque jour un grand nombre d’actions productives, similaires à celles des travailleurs du numérique. »

Soulignons d’ailleurs l’ampleur du gisement: sur Facebook, ce sont 22 millions de Français qui se connectent chaque jour. « La vie privée a cessé d’être un droit individuel pour devenir une négociation collective » dit Casilli. Du coup, que les Gilets jaunes forts consommateurs de Facebook s’emparent aussi sans plus tarder de ce combat!

A quoi servent ces données? « C’est utilisé pour générer de la valeur monétaire pour les grandes plates-formes d’achat et de vente d’informations, mais également pour créer de la valeur pour l’automatisation: pour former l’intelligence artificielle, enseigner aux boîtes de dialogue à communiquer avec les humains et créer des assistants virtuels comme Siri. iPhone ou Alexa sur Amazon, qui nous parlent et nous aident à faire des choix, voire à les faire à notre place. »

De manière générale, la digitalisation des tâches humaines modifie la substance du travail via deux tendances : la standardisation et l’externalisation des tâches. Exemples connus : « les guichets automatiques des banques demandent à ce que leurs usagers y réalisent leurs transactions et comptent l’argent à la place de la personne autrefois assise derrière un bureau. Un métier (guichetier) est devenu une série de petites tâches et a été transféré au client qui agit désormais à la place du travailleur. »

Pris dans les filets à première vue d’une banalité déroutante, tant nous sommes habitués à considérer le progrès technique comme un événement aussi naturel que l’évolution, ce qui se trame sous nos yeux, comme le démontre page après page cette enquête sur le travail du clic, est en réalité une mise hors travail d’activités jusqu’alors payées.

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Capture d’écran 2019-01-13 à 21.11.13Ce qui fait que je pense au racket 2.0 exercé à l’encontre de notre site ami Lieux-dits.eu. Qui est sommé d’accepter une augmentation de 400% de sa facturation d’hébergement. Sans quoi la menace sera mise à exécution. Ce site ami est d’une grande richesse littéraire mais, c’est aussi son intérêt, il regorge de données personnelles. Depuis 18 ans, il est réactualisé avec rigueur et qualité. Il a créé du contenu et généré du flux, par conséquent de la valeur. Immanquablement, l’hébergeur le sait, et connaît tout des goûts, de la vie et de l’attachement de son auteur à son site. D’où cet ultimatum scandaleux. Payer ou perdre tout! Pour l’auteur, notre amie, lire, c’est une passion, et c’est un écran pour la partager. Ce Lieux-dits.eu n’est pas un lieu de privilège ou d’intellect: il est au service de sa passion tournée vers l’autre.

Condamnant fermement ce type de racket 2.0, Radio Univers apporte tout son soutien à Lieux-dits.eu face à ces immenses machines à fric.

D.D

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de French Tech.