zmp1931Lors de notre récent entretien-radio filmé –une co-édition Maison de la poésie de Rennes/Radio Univers, qui sera présentée lors des prochaines Polyphonies de mai, ainsi qu’ici-même-, l’écrivain Bernard Noël, « unanimement regardé comme l’un des plus grands poètes-écrivains contemporains » (Michel Surya), dont la parole est plutôt rare dans les médias, a évoqué à notre micro la question de la liberté d’expression.

Extrait. « Je crois qu’aujourd’hui tout est fait pour que rien ne parle. Et qu’il ne s’agit pas de détourner le sens, il s’agit de l’annuler. Pour moi le mot sensure avec un « s » c’est la privation de sens. Sans plus.(…) Je crois que cet univers, enfin, de la communication, c’est comme cela ça s’appelle, en effet fait disparaître l’adversaire. Alors que l’adversaire n’a jamais été aussi présent.(…) Ici, nous nous croyons depuis toujours dans la liberté d’expression, c’est complètement fou. Pour avoir la liberté d’expression il faut en avoir les moyens. Les moyens économiques et les moyens politiques si je puis dire. Sinon c’est une blague. Je veux dire, ça reste un discours dans le vide. Et ça je veux dire, c’est une chose dont au fond on ne s’en rend pas compte. Si vous voulez, la privation de sens est efficace parce qu’elle est imperceptible. Il s’agit de rendre le pouvoir imperceptible. Ce dont vous prive le pouvoir vous le rend imperceptible ».

Nous voici à l’écoute d’une voix juste et simple, lente et ferme. En effet, confronté lui-même aux adversaires de la liberté d’expression, nul autre écrivain que lui n’est allé aussi loin sur cette question. Son œuvre en témoigne. Mais observons-la de plus près. Pour cela, nous soutiendrons qu’il nous faut le faire en trois temps.

Le premier. Dans son livre L’Outrage aux mots nous y lisons ceci : « Je suis dans un meeting pour la liberté de la presse, salle Wagram, en 1956. Les fascistes attaquent. Algérie française. Bombes lacrymogènes. On casse des chaises. On tape sur des têtes. Traînées de sang. L’Algérie française est jetée dehors. Tout est calme soudain dans la fumée, la toux, les pleurs. La police entre. La police qui devait nous protéger. La foule se lève et peu à peu recule contre l’un des murs. Gendarmes mobiles et gardiens de la paix emplissent tout l’espace qui se libère. Silence. Devant moi, face à face, un gardien de la paix. Tout à coup, flics et gendarmes crient. Les crosses et les bâtons se lèvent. Je tombe, frappé en travers du front. »

Le second. Quand il fut censuré pour son roman Le Château de Cène. Ecrit en 1969, le roman est interdit. Frappé d’interdiction pour outrage aux mœurs par la censure de Pompidou. Jugé obscène. Mais un procès a lieu, un Comité de défense est constitué dans lequel figurent entre autres Louis Aragon, Simone De Beauvoir, René Char, et Le Château de Cène est amnistié. Mais l’auteur en ressort blessé.

Sur cette notion de « bonnes mœurs par la voie du livre » : « C’est pour moi assez mystérieux affirma Bernard Noël, la Loi laisse aux magistrats le soin de définir ce concept, mais il existe une Commission spéciale qui, elle, décide arbitrairement des poursuites. Le Château de Cène est mon seul roman. J’ai voulu dénoncer la violence, celle de l’armée où on apprend à tuer sans faire de bruit, celle de la police qui m’arrêta. J’ajoute que je ne ressens aucun goût particulier pour l’érotisme et qu’en général je me consacre à la poésie et à l’histoire. » (Le Figaro, 26 juin 1973).

Le troisième. Ce que Bernard Noël appelle « la sensure » est un concept qu’il a créé en 1975 ! Qui signifie la privation de sens, par le détournement du sens des mots ou par son brouillage (communication, télévision, etc.). Qui de nos jours peut nier cette réalité ? Hautement efficace, car cette sensure gangrène par les mots les manières d’être.

«La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l’abus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure mais il a constamment recours à l’abus de langage. Sa tolérance est le masque d’une violence autrement oppressive et efficace. L’abus de langage a un double effet : il sauve l’apparence, et même renforce le paraître, et il déplace si bien le lieu de la censure qu’on ne l’aperçoit plus. Autrement dit, par l’abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu’il n’est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir inhumain, et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens d’où une inflation verbale, qui ruine la communication à l’intérieur de la collectivité, et par-là même la censure. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime. Et le culte de l’information raffine encore cette privation en ayant l’air de nous gaver de savoir.» écrivait-il.

b.noel Prenons un exemple simple : le discours de l’économie avec son inflation verbale ( » gérer « ,  » excellence « ,  » flexibilité « ,  » capital « ,  » déficit « , etc.). Qui s’est répandu dans tous les autres domaines de la représentation journalistique, qu’il s’agisse de la culture, de l’éducation ou des rapports sociaux. Ou les mots-valises qui donnent pouvoir et prestige à ceux qui les emploient alors qu’ils sont sans signification véritable. Nul ne sait ce qu’il y a à l’intérieur, mais c’est la marque d’un rang.

On le voit: « le poète politique » (Michel Surya-Polième Ed Lignes) Bernard Noël pointe du doigt l’inégalité d’expression.

Certains, fort peu, ont le privilège d’avoir les moyens de s’exprimer beaucoup, vraiment beaucoup, quand d’autres, beaucoup d’autres, tous les autres, n’ont qu’à se taire. Les inégalités existent là aussi.

C’est pourquoi, à notre micro, il nous a alerté à sa façon, douce et éclairante, sur le fait que sous cette formule souple de « liberté d’expression », largement usée par les médias depuis « Je suis Charlie », l’« imperceptible » pouvoir s’y dissimule toujours.

40 ans tout juste après avoir inventé cette notion de « sensure », Bernard Noël lui reste ainsi fidèle. Par rapport à laquelle il affirmait sa responsabilité dans L’Outrage aux mots : « L’écrivain ne peut que démonter ce jeu-là : il ne souhaite pas imposer un sens mais le multiplier pour que son lecteur fasse l’expérience de la liberté. ». « Cette liberté, que recherche la littérature contemporaine, n’a que faire d’une communication qui se confondrait avec l’information. Un texte littéraire n’est pas un message exact, mais l’invitation à une expérience relative et multiple.»

Certes, de bon matin en ce 29 janvier dans le salon bruyant de cet hall d’hôtel de la place de la gare à Rennes – lieu et cadre d’enregistrement vidéo de cet entretien poïétique-, chez cet homme libre de 84 ans une révolte intacte s’est ressentie.

A ré-écouter ici, l’entretien qu’il nous a accordé en 2012.

D.D