Capture d’écran 2019-02-26 à 19.29.51Proposition du jour: se replonger dans une belle musique familière, celle d’Erri De Luca qui publie « Le tour de l’oie » (Gallimard), un récit qui met en scène un père s’inventant le temps d’une nuit un fils de 40 ans qu’il n’a jamais eu.

Tout part de la relecture de Pinocchio. Du coup, tel l’illustre Geppetto, il se crée à son tour un fils imaginaire. A ceci près que le père en question c’est l’auteur lui-même. Il s’imagine ainsi assis face à son fils à la table de bois. Pour un dialogue père et fils, en un soir d’orage au coin du feu qui crépite, « dans une maison en pierre de lave. Je continue à habiter des feux éteints. » Construite de ses mains quelque part dans la montagne, il y a quelques décennies, et qu’il est le seul à savoir réparer.

Capture d’écran 2019-02-26 à 19.30.41A ce fils, ce rejeton imaginaire, en cette nuit de solitude, il choisit de lui confier une partie de lui-même. Bref, cette forme de dialogue imaginaire est une façon astucieuse, limpide et poétique, pour l’auteur de remonter le fil de sa vie. Avec son âme à ciel ouvert comme dans un journal intime.

Ainsi il y défile rétrospectivement son enfance napolitaine et la dureté de sa mère, le tout premier baiser puis le boulot à l’usine, les expéditions humanitaires durant la guerre de Bosnie et les mandats d’arrêt pour luttes collectives, les leçons d’humilité de l’alpinisme – et notamment de courage au passage d’une femelle chamois avec son petit derrière-, et sa passion pour les mots.

« Mon fils, il s’agit purement et simplement de mots, mis à la file comme les fourmis. Leur tanière est le vocabulaire. Ils peuvent transporter une charge supérieure à leur poids.
Tel est le prodige qui touche ceux qui lisent les livres des littératures. Ils voient que les mots peuvent tout décrire. Tu entends dire de temps en temps par quelqu’un: « Il n’y a pas de mots. »
Toi en revanche tu sais qu’ils y sont et tu voudrais lui dire de ne pas se résigner et de les chercher, parce qu’ils sont à portée de main et prêts à la plus haute définition de ce qu’on voudrait dire. » (p. 160)

« Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité et ainsi la révèle. Les mots sont l’instrument de la révélation. » (p. 161)

Ce n’est pas ici dans cette radio que nous irons dire le contraire, convaincus nous-mêmes de leur usage.

D’ailleurs, je m’invite à en élargir celui-ci en rassemblant ici deux éléments disparates. Passer ainsi de la lecture de De Luca à celle d’un long papier ( à lire ici) sur l’un de ses compatriotes, le grand philosophe Giorgio Agamben, ça m’apparaît bien opportun.

Ainsi écrit-il, ce philosophe  » de même que le poète et le peintre, le menuisier, le savetier, le flûtiste et enfin tout homme, ne sont pas les titulaires transcendants d’une capacité d’agir ou de produire des oeuvres: ils sont plutôt des vivants qui, dans l’usage, et seulement dans l’usage, de leurs membres comme du monde qui les entoure, font l’expérience de soi et se constituent comme forme de vie ».

Avec l’élégance d’une parole rare et précieuse « Le tour de l’oie » en apporte on ne peut mieux la confirmation astucieuse, ou pour le moins de nombreux indices.

Mais Agamben ne s’arrête pas là, il élargit son propos en mettant en rapport parole et musique: « dans une société donnée et à un moment donné, la musique exprime et gouverne la relation que les hommes ont avec l’événement de la parole ». A l’état du langage « sans marge ni frontière », correspond « une musique qui n’est plus musaïquement accordée ». « La mauvaise musique qui envahit aujourd’hui à chaque instant et en tout lieu nos cités est inséparable de la mauvaise politique qui les gouverne. » Agamben postule alors, pour la philosophie, qu’elle doit être « réforme de la musique ». Belle perspective!

D.D

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour d’ Erri de Luca. Ainsi qu’autour de Giorgio Agamben.