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Le choc situationniste. N°619

Écrit par sur 19 février 2014

A la recherche du nom d’un morceau passé sur nos ondes, une chère auditrice m’a fait du même coup partager sa description de notre radio : « c’est un mélange d’inattendu, avec elle on y voit les choses différemment, on ne se sent pas manipulé, ça incite à acheter quelques bouquins ». Cette description très fine nous va droit au coeur. Nous la remercions.

Reprenons le cours des choses avec cette nouvelle réactualisation… D’un travail d’histoire des idées.

« Le choc situationniste.

Dans le petit monde surchauffé de l’extrême gauche étudiante du milieu des années 60, un scandale énorme éclate. L’association strasbourgeoise de l’Unef –alors syndicat unique et encore très influent, où se côtoient et se déchirent toutes les tendances du spectre « révolutionnaire » -se dissout après avoir empoché la subvention allouée aux organisateurs de la jeunesse, reconnue d’utilité publique. Or, une partie de l’argent public dérobé a servi à imprimer et à diffuser un libelle incendiaire au titre inaccoutumé « De la misère en milieu étudiant », dans lequel tous les thèmes de la vulgate gauchiste naissante, et en particulier l’exotisme tiers-mondiste, sont ridiculisés. Paraphrasant le livre fameux du jeune Marx, Misère de la philosophie, philosophie de la misère, l’auteur –anonyme- du pamphlet analyse la position fausse de l’étudiant révolutionnaire, rêvant sa vie en s’imaginant participer à des luttes réelles, en s’investissant dans une solidarité abstraite avec les damnés de la terre, alors qu’il est incapable de se révolter réellement contre ses conditions réelles d’existence qui le contraignent à une misère matérielle, intellectuelle, affective et sexuelle. Radicalisant les notions sartriennes de mauvaise foi et de fausse conscience introduite par un penseur freudo-marxiste, Gabel, le texte réinstalle le concept d’idéologie, pris dans le sens de reflet inversé du réel et par conséquent fuite dans l’imaginaire mystificateur, au centre du dispositif d’un désir possible d’ébranlement du monde, d’une mise en état subjectif d’insurrection contre le cours honteux des choses et de la honte de s’y soumettre, bref d’un désir hautement assumé de révolution.

Toutes les certitudes et les dogmes du marxisme fossilisé étaient pulvérisés, et même les tentatives d’un renouveau doctrinal incarné essentiellement par Althusser et ses élèves se trouvaient déstabilisées par ce grand vent libertaire, car ce n’étaient plus les lois de l’histoire et encore moins le procès sans sujet du monde de production capitaliste qui rendaient possible le passage au socialisme et au communisme, mais le soulèvement du prolétariat –entendu non pas sociologiquement comme la classe ouvrière productive de plus value mais politiquement comme l’organisation consciente de tous les combattants de la domination. Cette brèche dans le discours pesant de « l’économie en dernière instance » qui était censée légitimer rationnellement la soif de transformation et plombait toutes les ardeurs vitales des militants, soldats disciplinés de l’armée dirigée par les savants des mystères de la structure, redoubla et trouva cette fois-ci un nom : Guy Debord, auteur proclamé de La Société du spectacle !

Le choc fut énorme. D’abord le mot, insolite : Spectacle. Comment pouvait-on être un révolutionnaire sérieux en assimilant la société capitaliste d’exploitation à un spectacle, terme réservé aux saltimbanques et autres artistes du show-business ? C’était évidemment tout autre chose qu’avait en tête Debord quand il voulait caractériser le moment de l’histoire de l’humanité où l’empire total de la marchandise sur toutes les sphères de l’activité humaine dégradait la vie de presque tous –hormis les quelques maîtres qui possédaient les moyens de production des marchandises imposées à la totalité –en consommation d’un ersatz de vie, présentée sous les couleurs chatoyantes d’un rêve de bonheur complet pour mieux masquer le cauchemar climatisé de la vie quotidienne.

Cette dénonciation sans concession de l’inversion de la vie en quoi consiste le talon de fer de la domination du spectacle était écrite non pas dans la novelangue pâteuse de la « littérature » ordinaire des tracts et autres fascicules d’édification et d’éducation des masses, mais dans la langue souveraine des moralistes. Le Cardinal de Retz et La Rochefoucauld au service de la subversion ! De quoi affoler Renault Billancourt et la Sorbonne réunis ! On connaît la fortune de ces aphorismes qui, quelques mois après leur divulgation sous forme livresque, se retrouvèrent sur les murs, un joli mois de mai, et donnèrent la parole à une époque, car justement celle-ci trouva, comme tout naturellement, la langue pour se dire.

Ce fut d’abord cela le moment situationniste : l’invention de la langue qui incitait chacun à prendre la parole, comme d’autres avaient pris la Bastille. »

Jean-Paul Dollé –Le Magazine littéraire, n°399 Juin 2001.

Hum ! J’ouvre la parenthèse. Sans vouloir gâcher l’idée.

Tenez ! Prenez Daniel Bougnoux .

Qui écrit : « …malgré Debord et la critique situationniste, il est permis de persister dans un éloge têtu du spectacle, que menacent aujourd’hui de tous côtés manifestations et poussées indicielles ». Suffit de voir à l’encontre des intermittents du spectacle, couler la haine dans la bouche du Medef et l’impact de sa mitraille verbale, pour considérer que Bougnoux voit clair.

Toujours dans l' » Éloge têtu du spectacle « , Le Monde des livres, 15 octobre 1999, p. IX, il écrit  :  » À qui en imposent ces phrases ronflantes ? Elles donnent un alibi pour survoler les problèmes sans jamais s’abaisser aux enquêtes de terrain, là où l’étude de cas permettrait de décider, en se laissant elle-même empiriquement discuter. Le charme de Debord est d’être irréfutable et d’échapper au débat, mais c’est aussi son infirmité. Le bel exemple de pensée inoffensive, tellement radicale qu’elle ne fait de mal à personne ! […] Le consensus qui l’entoure désormais fait soupçonner, sous la virulence superficielle des phrases, une pensée molle propice au conformisme.  »

Tenez ! Prenez Jacques Rancière.

De ce « moment situationniste », qu’est-ce qu’il en dit ? « Ce qu’il y a derrière, c’est (…) un certain nombre de présuppositions inégalitaires : il y a les actifs et il y a les passifs ; il y a ceux qui regardent et il y a ceux qui savent. Ce qui en gros revient à dire : il y a ceux qui sont capables, il y a ceux qui ne sont pas capables. » dit-il en désapprouvant « la position du grand seigneur désenchanté ».

Notons que Dollé n’en retient d’important que « l’invention de la langue qui incitait chacun à prendre la parole ».

Tenez! Encore. Sans vouloir trop gâcher l’idée. Prenez le film «  Les grandes ondes (à l’ouest)».

Comédie douce et rigolote dernièrement sortie. Proche du « choc situationniste ». Son histoire se passe en 74 au Portugal de la Révolution des Œillets. Qui renversa un régime fasciste qui dura quarante ans. Et dans le joyeux méli-mélo de reporters radio suisses sympas, il nous ré-enchante tout cet espoir des années 70. Qui marqua le début de l’écroulement en série de ces dictatures européennes .

Dans ce joyeux film, l’un des personnages centraux nommé Cauvin, qui est un grand reporter sur le retour, est atteint d’Alzheimer. Eh bien, pour le coup son jeu m’apparaît révélateur de deux choses. L’une réside dans « l’invention de la langue ». Ayant perdu l’usage des mots en portugais courant, ça a en devient désopilant quand son baraguinage incompréhensible connaît un tel succès auprès de la foule révoltée au point que celle-ci l’enrôle illico Général. L’autre se niche dans cette question : ne sommes-nous pas collectivement frappés d’amnésie? Car dans une Europe aujourd’hui malmenée, ces grands moments d’hier de libération sont tombés aux oubliettes. Donc, encore heureux qu’un spectacle tel que ce film en réhabilite l’idée et la mémoire. Dans une douce, affectueuse et libre chaleur humaine… imagée, ce qui est montrer là est que tout est possible, tout reste ouvert et surtout réversible.

Et tenez ! Pour finir. Reprenons. Ce qui revient à la pensée poétique de Debord: son regard radical sur les dérives de notre société marchande dès les années 50.

En 1988 dans ses Commentaires sur la société du spectacle, il écrit: c’est « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande », « le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne ». Et ajoute, « les mêmes ont été les maîtres de tout ce que l’on fait et de tout ce que l’on en dit ». « Quand l’économie toute-puissante est devenue folle […] les temps spectaculaires ne sont rien d’autres », conclut-il.

Debord prône un retour au sensible, au réel, à la vie quotidienne. D’ailleurs, en ces « temps spectaculaires », je me permets de glisser ce lien.

Extrait du film de Guy Debord « La Société du spectacle » (titre de son ouvrage).

Ou en entier.
http://www.youtube.com/watch?v=IaHMgToJIjA
Et pour mieux le connaître: « Guy Debord, son art, son temps »

Ou l’essai remarqué Guy Debord, éditions Sulliver/Via valeriano, 1998 d’Anselm Jappe.

Sur ce, je ferme la parenthèse.

D.D


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