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Malgré tout ! N°7.

Écrit par sur 8 janvier 2010

Face à la réalité inégalitaire du capitalisme, de la crise qu’il traverse aujourd’hui et qui ne fait qu’amplifier ses effets destructeurs partout dans le monde, les « combines » pour changer la donne ne courent pas les rues. Devant les politiques néolibérales qui ne font que creuser les problèmes, les « combines », répétons-le, ne courent pas les rues. On sent bien pourtant que l’époque est décisive, que l’Histoire, dont on proclamait la fin il y a encore quelques années, est au contraire en train de s’accélérer. Des processus majeurs sont en cours et devant cela les interrogations sont nombreuses. Nous nous raccrochons alors à la nécessité d’inventer, inventer autre chose. On se rappelle de Seattle 1999, nommé « antimondialisation » au début, renommé altermondialiste plus tard. Son slogan : « Un autre monde est possible ». Il s’agissait à l’époque d’affirmer la possibilité d’une alternative. Comme si le doute né de la désillusion du communisme « réellement existant » avait attaqué jusqu’à la certitude que le monde puisse être autrement, autrement que ce monde-ci, capitaliste. Il s’agissait alors aussi d’inventer… Dans les manifestations, régulièrement, on peut voir encore l’étiquette « Rêve Général » sur les torses. Comme si ce qui manquait était cet autre, ce qu’on n’a pas encore inventé. Mais inventer…inventer… « inventez! » cela sonne aussi comme un slogan, une injonction presque. Un slogan qui tournerait en boucle pour conjurer le vide, « l’insignifiance » des sociétés dans lesquelles nous vivons ? Peut-être.

Malgré tout! Malgré tout, la poursuite du projet d’autonomie, du projet de la démocratie directe passe par sa réinvention. Et ce qui manque, à notre époque, n’est pas tant de savoir quoi mais comment faire. Et c’est cela qui est à inventer. Comment sortir du capitalisme, sans sortir pour autant de la rationalité, et instituer la démocratie. A ce sujet il suffit de descendre dans le rue et de voir des gens dormir aux pieds des distributeurs de billets des banques pour comprendre que nous ne sommes pas dans des démocraties. Mais bien dans des sociétés capitalistes. Et la démocratie, ce projet d’autonomie tel que le décrit Castoriadis* dans toute son oeuvre, est antagoniste avec le capitalisme. Capitalisme, Démocratie…on utilise ici de bien grands mots, certes. Mais antagonisme, oui. Parce que la démocratie, qui est un mode de décision, un mode de relation aussi, pose l’égalité comme premier terme des relations entre deux personnes (ou plus ), là où le capitalisme est un système qui pérennise, via le marché, les relations inégalitaires; relation entre celui qui fait et celui qui profite, entre celui qui travaille et celui qui exploite le travail du premier. Ou, par exemple, entre l’ouvrier de l’usine PSA et l’actionnaire d’un hedge fund.

Continuons. Le capitalisme, en tant que tel, est une survivance du féodalisme, ou plutôt une mutation singulière ( donc fait de continuité et de différences ) qui a eu lieu au XVIème siècle en Angleterre. Un système socio-économique dirons nous. En effet les seigneurs féodaux, qui autrefois usaient de leur puissance coercitive permettant d’imposer leurs conditions aux paysans, ( système de taxes et d’impôts directs sur le travail des paysans, étayé sur leurs forces militaires et politiques ) vont être démilitarisés au fur et à mesure que se constitue l’Etat, perdant par là leurs moyens de coercition. Mais cette perte va être compensée par un renforcement de leurs pouvoirs économiques ( meilleur contrôle des terres, mise en place de la propriété privée à usage exclusif ) garanti par l’Etat et son système coercitif. « Ce qu’ils avaient perdu en pouvoir extra-économique d’extraction des surplus, ils le récupéraient d’une certaine manière en obtenant plus de pouvoirs purement économiques. »**Ne nous y trompons pas l’actionnaire du hedge fund aujourd’hui profite bien de ce système d’exploitation qui s’est mis en place au XVI ème siècle, l’ouvrier de PSA, un peu moins… Entre temps, la révolution industrielle est bien sûr passée par là .

Dans ce système, donc, ceux qui exploitent, les capitalistes, n’ont plus besoin d’entretenir une force armée pour s’imposer à ceux qui travaillent s’ils ne sont pas d’accord, l’Etat s’en occupe. De plus, ils n’ont pas à se préoccuper, comme les seigneurs féodaux, de se faire la guerre les uns les autres. La guerre « physique » précisons-nous. Ce système d’exploitation suppose que se constitue l’Etat, qui devient le seul détenteur légitime de la force armée. Les capitalistes, descendants des seigneurs féodaux, progressivement ne sont plus occupés qu’aux affaires économiques et à tirer le plus de profits possibles de leurs propriétés. « Les seigneurs anglais dépendaient de plus en plus de formes d’exploitation purement économiques, tandis que l’Etat maintenait l’ordre et protégeait ce système de propriété en le renforçant avec ses lois. »** La guerre, la coercition, qui autrefois étaient directes, deviennent économiques, deviennent « concurrence ». C’est en quelque sorte une nouveau plan qui se constitue, un nouveau plan où se jouent les rapports de forces : l’économie. A la violence directe des guerriers-seigneurs féodaux se substitue une violence indirecte, économique donc, celle des capitalistes. La constitution de la domination passe dès lors non plus par la force brute mais par l’intermédiaire de l’accumulation de capitaux. Ne mésestimons pas pour autant la « pacification » qui s’opère, l’usage de la force n’est plus directe mais économique. Au demeurant, cela passe aussi par l’émergence de l’Etat et de sa police.

Dans ce système le marché acquiert une fonction qu’il n’avait encore jamais eu auparavant parce que tout, absolument tout, est susceptible de devenir une marchandise. Et en premier lieu le travail. Donc l’ouvrier mais aussi le capitaliste en dépendent dans la mesure où le premier y vend sa force de travail comme une marchandise et le second y achète la force de travail, les moyens de production, et y revend les biens et les services produits, en vue de réaliser des profits. La question qui nous vient : en quoi ce système est singulier? En quoi pérennise-t-il cette distinction entre ceux qui travaillent et ceux qui profitent du travail? Ellen Meiksins Wood explique :  » Ce mode d’appropriation fondé sur la dépossession complète du producteur direct, ne se retrouve que dans le régime capitaliste. En effet, contrairement aux esclaves d’antan, le producteur est, dans ce cas, un individu libre aux yeux de la loi, mais les surplus qu’il tire de son travail lui sont prélevés par des moyens purement économiques. Comme le producteur direct ne possède ni biens ni propriété, et qu’il n’a d’autre moyen que de vendre sa force de travail contre un salaire pour avoir accès aux moyens de production assurant sa subsistance , aux exigences de sa reproduction sociale et même au moyen de son propre travail, les capitalistes peuvent s’approprier ses surplus sans avoir recours au moindre pouvoir coercitif. »** En d’autre terme la relation inégalitaire n’est plus directe mais médiatisée par le marché.

Venons-en au libéralisme. Qu’est-ce que c’est ? Précisément cet art politique de maintenir séparé et de laisser faire le libre jeu de la concurrence économique. Pour le néolibéralisme, de l’organiser. Art politique, oui, dans la mesure où il concerne la manière dont est gouverné l’Etat. Son objectif étant de maintenir cette autonomie de l’économie vis à vis de l’Etat. En ce sens le libéralisme a comme objectif politique de perpétuer ce « deal » originel du capitalisme entre le roi et les aristocrates : « L’organisation de l’Etat prit la forme d’un projet coopératif, la monarchie et la noblesse se divisent en quelque sorte le travail : pouvoir politique aux mains du roi, pouvoir économique dans celles de l’aristocratie dirigeante. »** Le libéralisme est ce que Foucault appelle cette raison gouvernementale qui tient à distance les tentations de l’Etat d’intervenir dans l’économie, tout en la garantissant. C’est rendre les sphères politico-juridique et économique imperméables l’une à l’autre. C’est faire en sorte qu’il n’y ait pas de souverain qui déciderait en matière d’économie. Il consiste donc à  » limiter en quelque sorte géographiquement la souveraineté du souverain, et […] fixer à l’exercice de son pouvoir une sorte de frontière : il pourra toucher à tout, sauf au marché. Le marché, si vous voulez, comme port franc, espace franc, espace libre dans l’espace général de la souveraineté. »***. Le roi souverain dans la monarchie, le peuple souverain pour la démocratie n’a pas à décider, à intervenir dans l’activité économique, dans les processus de la production et de l’échange. Cela revient aussi à maintenir la liberté de la guerre économique, de la concurrence, de l’inégalité entre les hommes, la promouvoir même, en ce qui concerne les politiques néolibérales.

 » Je crois qu’on a là un des points tout de même très importants dans l’histoire […] de la raison gouvernementale. L’absence ou l’impossibilité d’un souverain économique […] Tous les retours, toutes les récurrences de la pensée libérale et néolibérale dans l’Europe du XIX ème et du XXème siècle, c’est, encore et toujours, une certaine manière de poser le problème de cette impossibilité de l’existence d’un souverain économique. Et tout ce qui va apparaître, au contraire, comme planification, économie dirigée, socialisme, socialisme d’Etat, va être le problème de savoir si on ne peut surmonter, en quelque sorte, cette malédiction formulée par l’économie politique, dès sa fondation, contre le souverain économique et, en même temps, condition même de l’existence d’une économie politique : est-ce qu’il ne peut pas y avoir, malgré tout, un point où on puisse définir une souveraineté économique ? »***

Le capitalisme se fonde donc sur cette séparation entre le moment de la coercition et le moment de l’appropriation, entre l’Etat et l’Economie. Sur cette séparation où une dimension humaine échappe à la souveraineté. Un nouveau plan est créé sur lequel le souverain n’a pas le droit de jouer. D’une certaine manière on peut l’envisager comme une situation du moindre mal dans la mesure où la guerre et l’exploitation, au lieu de se traduire directement par la violence directe ( c’est le cas dans le féodalisme ), se joue sur ce plan économique, dans la concurrence. Cependant, ce système pérennise l’inégalité entre les hommes, d’autre part la violence économique qu’il engendre est une violence, certes indirecte, mais réelle sur les sociétés et l’environnement. Or un troisième terme est apparu au moment où se sont constitués l’Etat et le capitalisme, c’est celui de la démocratie. Il advient comme mode de décision à travers lequel le peuple, c’est à dire chacun, peut participer à la décision concernant les affaires de l’Etat. Il introduit nécessairement le principe égalité entre les hommes. Cependant elle est sans cesse concurrencée, dénaturée, par ce domaine qui échappe à toute souveraineté qu’est l’activité économique capitaliste. Dans laquelle évidemment l’inégalité est de mise. La question qui se pose alors est de savoir comment introduire la démocratie sur ce plan, qui est celui de l’économie… Comment instituer une démocratie économique ? Sans doute s’agit-il alors de s’intéresser à ces institutions « privées », véritables Etats dans l’Etat, aux fonctionnements actuellement opaques et antidémocratiques, mais essentielles pour l’économie que sont les banques. Pour conclure, saluons simplement le courage de Denis Robert.

M.D

* Cornélius Castoriadis, « La montée de l’insignifiance », « Fait et à Faire », …

** Ellen Meiksins Wood,  » Les origines du capitalisme »

*** Michel Foucault,  » Naissance de la biopolitique »

Malgré tout!

Violence indirecte ?

« …A la violence directe des guerriers-seigneurs féodaux se substitue une violence indirecte… »

« …la guerre et l’exploitation, au lieu de se traduire directement par la violence directe… »

Ecrivez-vous…

Bien sûr je vais faire mine de penser que le droit de cuissage n’existe plus…mais « putain de dieu » que certaines circonstances y ressemblent !

Violence indirecte ?

– 3 000 000 de personnes, en France, ont froid et ont faim, 100 000 n’ont même pas un simple abri , plus de 300 en meurent chaque année …J’imagine que la brûlure des engelures fait aussi mal aux orteils qu’au moyen Age.

Les processus destructeurs (inhérents à la « modernisation » capitaliste) font rage…

-les processus d’exclusion

-les processus d’individuation institutionnelle

– les pratiques d’humiliation de domination sociale, de soumission volontaire, d’assujettissement…( La dignité, l’honneur, l’intégrité, piétinés)

Violence indirecte ?

-L’employé qui se balance au bout d’une corde

-Celui qui se jette sous le train

-Celle qui n’a rien à déposer dans l’assiette de son enfant le soir ?

-l’ado qui brûle son école ?

-Celui qui est complètement vidé psychiquement et livré sans défense à son employeur ?

La naissance de la dictature totalitaire est comprise chez Hannah Arendt comme la conséquence d’une pathologie sociale qui n’a pu se développer qu’au cœur des sociétés « modernes » et qui est fondée justement sur cette violence DIRECTE

Françoise.

09/01/2010-15:15

Re-« Malgré tout !  »

L’expression  » violence indirecte du capitalisme » utilisée dans le texte ne signifie pas absence de violence ou atténuation de la violence capitaliste. Pour ma part je ne vois pas de contradiction entre ce que vous écrivez et ce qui est décrit dans le texte… je souscris au constat que vous faites : la violence du capitalisme est réelle et directe. Cependant par l’adjectif « indirect », peut-être maladroit au demeurant et donc à revoir, je tente de décrire, en me référant à l’ouvrage d’E. Meiksins Wood, une singularité du capitalisme par rapport aux modes d’exploitation antérieurs. Le capitalisme a ceci de singulier qu’il y distinction entre le moment de l’appropriation, l’activité économique, et celui de la coercition, l’usage de la force. A la différence du système féodal, où les exploiteurs étaient aussi ceux qui disposaient directement des armes, il y a cette séparation née de ce « deal originel » dans l’Angleterre du XVI ème siècle entre l’aristocratie, dont les privilèges deviennent purement économiques et le roi, qui devient seul détenteur de la force armée, celle de l’Etat. L’appropriation des richesses par les capitalistes est médiatisée par le marché. L’exploitation s’opère par des moyens purement économiques. L’Etat, lui, garantit ce système par ses moyens de coercition, étayés en dernier ressort sur ses forces armées…. et qu’il n’hésite pas à mettre en oeuvre lorsque leurs propriétés sont menacées. Bref, l’usage de l’adjectif « indirect » visait donc retraduire cette séparation entre la coercition et l’appropriation, qui est caractéristique du système capitaliste. Et qui fait que la décision apparemment pacifique des uns, par exemple d’actionnaires, a des conséquences évidemment violentes sur la vie des autres.

M.D

11/01/2010-19:18

Re-« Malgré tout !  »

Non, non, aucune contradiction…c’était juste pour « jouer » sur le mot …et peut-être aussi pour rajouter une note plus « terre-à-terre ».

Alors ceci pour m’excuser d’avoir peut-être été désagréable :

« violence dehors venant

frapper le corps ou bien

douleur dedans mémoire

elle vient heurter

de l’intérieur

le cuir

passe vivre

de plus en plus ténu le son

avec la nuit se fond

faible on ferme on règle

au plus juste la tension

jusqu’à l’aigu silence »

Emaz

Françoise.

12/01/2010-22:21


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