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Sophie G. Lucas lit Erri de Luca ( La parole contraire). N°703

Written by on 30 septembre 2015


sophie-g.lucas Pour rafraîchir la pensée, rejoignons le campement des citoyens du Val de Suse. Ceci par le biais de la triste histoire dans laquelle est impliqué l’auteur, traduit et lu beaucoup au-delà des Alpes, Erri de Luca.

Il est poursuivi pour une déclaration qui porterait préjudice à une ligne de train déclarée « œuvre stratégique nationale ». Le procureur du parquet de Turin a requis contre lui huit mois de prison ferme lundi 21 septembre.

Rappel des faits. Il est poursuivi pour incitation au sabotage, après avoir formulé une phrase : « La TAV doit être sabotée », TAV signifiant Train à Grande Vitesse en italien. Publiée dans le cadre d’un entretien accordé au Huffington Post italien. Au vu de la loi italienne une telle phrase est passible d’une à cinq années d’emprisonnement ferme. Erri de Luca l’explique en détails dans son pamphlet La parole contraire (Gallimard).

Si on pousse cette logique, Rouget de Lisle serait condamné à perpète pour La Marseillaise. Avec « Aux armes citoyens ! » appris dans toutes les écoles, etc. « C’est une belle incitation à l’insurrection d’un peuple contre une oppression. J’aime La ­Marseillaise. Je l’aime beaucoup plus que mon hymne national. » dit de Luca dans un entretien au JDD. Il poursuit : « La France incarne un degré supérieur en matière de liberté de parole. ».

Justement, nous sommes en Europe et cela signifie que la condamnation aberrante de Luca reviendrait à mettre un doigt dans un engrenage liberticide insensé. Qui découle tout droit des politiques instituant des lois sécuritaires en Italie comme dans toute l’Europe.

La justice italienne semble penser que le mot « sabotage » signifierait uniquement « détruire ». Or, « saboter » signifie à la fois tout un tas de trucs… « Je suis jugé pour ce que j’ai dit, je suis jugé pour mes mots. L’accusation prétend que saboter, c’est commettre des dommages matériels. Mais le verbe saboter a bien d’autres sens : on peut saboter un ordre, saboter une leçon à l’école en faisant du bruit, saboter la production d’une usine en arrêtant de travailler, saboter une guerre en refusant d’y participer. » 

S’ajoute l’acte d’accusation qui, en formulant l’hypothèse d’incitation, signifie inévitablement que l’on considère les citoyens comme des esprits et des caractères faibles ! Méprisant à l’égard de ladite démocratie !

2005-erri-de-luca-trial_0Si on pousse plus loin encore cette logique, le point positif du profil criminel brossé par le réquisitoire à l’encontre de l’écrivain par ailleurs alpiniste à haut niveau, c’est que le vrai « sabotage » contre ce projet aura été finalement occasionné par la société basée sur le territoire français, TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) qui a à sa tête un haut-fonctionnaire français resté longtemps en poste à Saint-Malo au ras de l’eau…

Car la conséquence de ce procès est son revers: avoir fait connaître et comprendre à plus grande échelle le mouvement de contestation « No TAV » (Non au TGV) dont 47 manifestants ont déjà été condamnés à plus de 140 ans de prison. Beau sabotage ! Beau vacarme depuis que cette société franco-italienne -dont le siège est en France- a décidé de porter plainte en Italie (en raison des meilleures dispositions pour gagner ce procès qu’en France) contre un auteur connu. Gageons que les vrais auteurs de ce « sabotage » ne seront jamais jugés.

Rappel du contexte. Le projet de train à grande vitesse Lyon-Turin consiste à creuser un tunnel d’une cinquantaine de kilomètres sous les Alpes, et les conséquences seront irréversibles et catastrophiques. De l’amiante et de l’uranium pollueraient de toute la vallée de Suse jusqu’à la banlieue de Turin, les excavations entraîneraient des problèmes hydrauliques, les populations et les employés du chantier pourraient tomber gravement malades du fait de la pollution soudaine de l’air, sans parler des nuisances acoustiques. Il faudrait plusieurs années pour amortir les dettes dues au financement (coût évalué : 26 milliards d’euros) de ce projet de ligne, alors que la ligne actuelle n’est pas exploitée au maximum de ses capacités.

Evoquant la journée d’audience du 21 septembre, l’écrivain napolitain réaffirme sa volonté de ne pas faire appel de la décision de justice à venir (la décision a été mise en délibéré au 19 octobre)  : « Si sur mes paroles s’abattaient une condamnation pénale, j’en assumerais la charge, moi qui suis leur porteur. Elles, mes paroles, restent et resteront libres de circuler ».

zmp20668Ainsi ses paroles contraires libres de circuler furent prononcées en plein air, comme en d’autres lieux, par la poétesse nazairienne Sophie G. Lucas lors du festival des Polyphonies 2015 organisé par la Maison de la Poésie de Rennes. Dites dans le jardin au bord du canal, lors d’une lecture d’un court extrait de La parole contraire à laquelle elle ajouta ses propres poèmes tirés de sa présence lors d’audiences dans des tribunaux, à l’écoute de réquisitions diverses, et de celle inopinée près de migrants. Prise de son et mixage Radio Univers.

Comme en écho à ces mots d’Erri de Luca : « Les gens qui luttent voyagent souvent pieds nus, ils n’ont pas le droit d’être écoutés et d’aller loin, alors je fais le travail du cordonnier, je mets des chaussures à des arguments, à des raisons de luttes civiles et sociales. »

A écouter ici :

D.D

Sur le même sujet:
Sylvie Ollitrault, « La désobéissance civile est une forme de radicalité ».


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