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Louis Guilloux, bien vivant. N°895

Written by on 3 juillet 2019


Et à peine les indésirables apparurent-ils que des huées les saluèrent. On leur en voulait à ces hommes et à ces femmes d’être encore vivants malgré leur misère et leur souffrance. On leur en voulait bien davantage encore de les savoir à l’abri de la mort. Et le désir de cette foule eût été de se venger sur cette proie facile et sans défense des maux que lui infligeait la guerre. C’étaient eux les responsables. Les véritables auteurs de la gigantesque tuerie, c’étaient ces pauvres êtres chancelants et plus morts que vifs. Belzec se souvenait aussi d’avoir vu défiler dans ses rues, il n’y avait pas longtemps, d’autres convois assez semblables à celui-ci, à cette différence près qu’ils étaient formés de réfugiés venus des départements du Nord ».

Louis Guilloux, L’indésirable.

Conservé, retrouvé, ré-ouvert, relu, édité. Des archives du fonds Louis Guilloux de la bibliothèque de Saint-Brieuc, ressort intact le texte L’indésirable, écrit entre le 1er février et le 15 avril 1923, par l’auteur de La Maison du peuple et du Sang noir, Louis Guilloux, alors qu’il n’avait que 24 ans. Son premier roman était jusqu’alors resté inédit.

Dans L’indésirable, qui se passe dans une petite commune, Belzec, où il y a des croix à tous coins de champs, il y décrit la machine à broyer l’individu, la rumeur. Dans ce texte exhumé 96 ans après – qui est singulièrement d’actualité-, l’on y retrouve la pensée de son professeur de philosophie Georges Palante, que ses élèves appellent Cripure, avec lequel Guilloux s’est lié d’amitié. Enfant d’un père cordonnier qui s’était mis en tête de construire une maison du peuple, c’est grâce à une bourse qu’il avait été admis à entrer au lycée de Saint-Brieuc actuellement collège Anatole Le Braz.

Son prof, le philosophe Georges Palante, auteur de La sensibilité individualiste, était un admirateur de Nietzsche, dans sa version anarchiste. Sans pour cela croire lui-même à l’anarchisme puisqu’il pourfendait tout idéalisme au nom de son  » athéisme social « . Palante, professeur mal-aimé car son corps souffrait d’une maladie dégénérative grave, était un libertaire qui n’admettait « aucun credo collectif »: « Je détruis toute idole, et je n’ai pas de Dieu à mettre sur l’autel. ».

Louis Guilloux, comme Palante, mais aussi comme son ami Albert Camus, défendait l’individu, seul et isolé face à la passion mortifère des braves gens pour les rumeurs, le scandale et les boucs émissaires. Haine ordinaire, bassesse, bêtise, xénophobie et rejet de l’autre, voilà dont parle L’indésirable.

Coïncidence heureuse, Louis Guilloux, on le retrouve également dans une nouvelle exhumée celle-ci d’un « petit fascicule mal broché » écrit Marie Pinhouette, petite fille de l’écrivain briochin. Qui a eu cette excellente idée.

Au salon du livre libertaire, poursuit-elle : « Alors que nous passions devant les étals en breton, son grand coeur se mit à battre. En Breton? C’est bien sûr que Le Bihan a voulu reparaître enfin tout entier. »

D’où sa parution en français et breton placés en vis-à-vis l’un de l’autre. Très bien illustré par Laetitia Rouxel, Douze balles montées en breloque – Daouzek boled et d’oser ur stribilhon raconte l’histoire tragique de Le Bihan, un poilu bretonnant qui ne parlait pas un mot de français, et qui ne pouvait donc pas expliquer dans quelle circonstance sur le front il avait été blessé à la main. Du coup, il fut fusillé au motif d’automutilation.

Sa femme se battra alors longuement pour faire valoir la vérité auprès des autorités, afin qu’il soit reconnu « honorablement » comme les autres du monument aux morts. Pour ce faire, elle veut offrir une breloque en or au député. Au son du clairon et du tambour, une cérémonie est donc organisée réunissant député, représentant du préfet, et gens du village. Mais leur fille, Jeanne, intègre et digne de son père, met à sac la cérémonie officielle de réhabilitation du condamné à mort monolingue: « Quelle proie facile! Il était mort dans le mensonge et dans l’horreur. (…) Ce serait comme si Le Bihan consentait à sa propre mort. » crie-t-elle en renversant assiettes, bouteille, verres et breloque de la table des officiels.

Louis Guilloux terminant Douze balles montées en breloque par cette phrase: « Son amour n’était pas faux c’était un amour fidèle, qui n’oublie rien, qui veille, au contraire, et sait se venger. »

La sortie rapprochée de ces deux récits fait événement. Et l’événement fait sens. Louis Guilloux est bien vivant !

D.D