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Marcher autour du… mot « réel ».

Écrit par sur 30 septembre 2026

D’emblée, je situe la conversation : elle a eu lieu lors de la mobilisation pour le Climat, le Vivant, la Paix et la Justice sociale, dans l’une des 420 villes en France, ce samedi. Deux personnes marchant côte à côte, prises dans une même aventure, mais ne percevant pas tout à fait le même monde. Leur conversation portait sur le mot « réel ». En un mot, la raison d’être de cette mobilisation face à la non-prise en compte politique de la réalité des désordres climatiques et de leurs effets.

Au mot « réel », l’une des positions soutenues invitait à le renvoyer à l’imaginaire. Ainsi, de ce « réel », les êtres humains chercheraient à le représenter. Ce point de vue s’inspire des thèses de l’anthropologue Philippe Descola qui cherche à comprendre comment différentes sociétés organisent leurs relations aux humains et aux non-humains, selon différentes manières de l’habiter et de le concevoir.

L’autre position recommandait de ne pas se considérer comme des observateurs extérieurs au monde. Car sommes toutes et tous engagés par notre corps, nos mouvements, nos perceptions et nos pratiques. Le réel se découvre en cheminant, en touchant, en habitant. Ce second point de vue se rapprocherait des travaux de cet autre anthropologue écossais Tim ingold qui, lui, met l’accent sur les processus de vie, les gestes, les perceptions et les relations qui se tissent entre les êtres et leur environnement. Habiter, c’est participer à un milieu vivant.

D’une troisième personne qui s’est jointe à cet échange de points de vue, vient cette question : un « arbre », alors c’est quoi ?

Pour la première, le mot « arbre » renvoie à un imaginaire qui le définit. Chez d’autres communautés, il pourrait signifier tout autre chose. En occident, pour plus de justesse, par exemple,  il est proposé de le saisir sous forme de schéma en coupe, une coupe transversale, qui est souvent la représentation pédagogique montrant l’intérieur du tronc d’un arbre avec ses différentes couches (aubier, duramen, cernes, cambium, etc.). 

Pour la seconde position, l’» arbre «, ce n’est pas simplement un objet délimité, catégorisé : il est surtout un processus de croissance, un entrelacement de racines, de lumière, d’air et de sol. Et pour celle-là, le « réel » n’est pas tant ce qui se tient devant nous comme un objet que ce dans quoi nous sommes engagés, et qui se transforme avec nous.

Des premiers marcheurs, l’un se réclamerait plutôt de Descola, l’autre d’Ingold. La troisième personne reste sur sa question. Un silence s’installe. Ils entendent les slogans qui montent derrière eux. Le mot « réel » peut désigner une réalité matérielle, une expérience vécue ou un tissu de relations. Ils avancent au même rythme, traversent le même paysage et prennent part à une même manifestation.

Si La Chronique d’ici-même s’intéresse à cet échange entre ces trois marcheurs, c’est parce qu’ils discutent sans faire étalage et sans s’écharper – fait rare en ces temps de haine ordinaire. La conversation ne peut pas tout, mais elle peut ça : des corps à la recherche du sens s’opposent sur la signification d’un mot alors qu’ils sont déjà en train de l’éprouver ensemble. S’ajoute l’ombre mouvante de leurs corps sur la chaussée sous leurs pieds, dans le paysage urbain alentour, au gré de la météo locale,… Et enfin, parce que le partage de la parole reste ouvert, et ne se termine pas par une définition définitive du réel. Reste alors le plus concret, à savoir ce réel est aussi ce qui advient, ce qui se fait et se défait. Sachant que ce chemin des marcheurs qui parfois peut être chaotique, les emportent autant qu’ils le parcourent.

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de Philippe Descola et de Tim Ingold.

 

 


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