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L’ironie du pouvoir. N°1274

Écrit par sur 7 octobre 2026

 

Quoiqu’à une certaine distance de l’origine d’un tir de grenade lacrymogène des forces de l’ordre, sur le pont Pasteur, il n’empêche que ses effets non-recherchés – brûlure piquante extrême et fermeture involontaire des paupières- ont duré un bon quart d’heure. Je parle ici de la marche de soutien aux lycéen·ne·s, et plus largement à la jeunesse, à Rennes. Sur les bords de Vilaine, tout était alors calme, nul débordement, contrairement à ce qui sera dit.

Effet rare : l’irritation des yeux et le larmoiement qui en ont résulté m’ont instinctivement amené à penser qu’on s’en prenait là à nos regards.

D’autant que c’est une situation historique qui devient visible. A partir ainsi du regard, La Chronique d’ici-même scrute en ce cas ce que ça révèle.

Pour l’écrivain John Berger, la façon dont nous percevons le monde n’est jamais neutre : elle est conditionnée par des rapports de force et des structures de pouvoir qui nous enseignent comment regarder et quelle place nous occupons dans ce paysage.

En temps normal, les lycéens au sein de l’institution sont principalement des objets de regard : regard de l’administration qui contrôle et évalue, regard des adultes et des médias qui les réduisent souvent à une jeunesse « passive », « léthargique » ou « dépendante ».

Observés, classés, évalués, gérés, ils sont rarement considérés comme ceux qui regardent. Or c’est précisément là que quelque chose se renverse. Leur regard s’engage dans une plongée radicale dans les affres de la banalité gestionnaire – avec d’un côté, les chiffres, les algorithmes, les statistiques, les procédures d’orientation ; de l’autre, les services publics moribonds, les locaux en mauvais état, le manque de profs, le mépris de classe de Parcoursup, etc. Le problème est plus technique qu’il n’en a l’air : comment ce qui a été organisé pour être regardé et administré peut-il se mettre à regarder ceux qui l’organisent ?

En sortant spontanément de cet état « léthargique », par leur propre initiative ces lycéens d’ordinaire sans prétention à bouleverser les consciences, cessent d’être ceux que l’on observe et gère pour devenir ceux qui observent et jugent le pouvoir.

Retournement complet de situation sans en dévoiler d’emblée l’issue. Puisque l’institution scolaire ne s’intéresse pas à ce que voient les lycéens – leurs aspirations, leurs inquiétudes face au monde, leur créativité. Alors on frémit en haut lieu, l’État croit savoir ce qu’est un « jeune ». Ces gosses projettent leur propre vision de la justice et de l’avenir sur l’espace public, forçant le reste de la société à adopter leur point de vue, ne serait-ce que le temps de la contestation. Ne serait-ce même que si tout n’est pas formulé. Mais cherche à devenir pensable. Alors, sans démarche de concertation préalable, pour toute « écoute » institutionnelle on leur envoie les forces de l’ordre et pas des moindres, des policier·es surarmé·es faisant un usage massif de gaz et de coups…! Faire pleurer les yeux, empêcher de voir – en 2 semaines de mouvement lycéen, 5060 gardes à vue (GAV), dont 4400 mineurs, une répression policière jamais vue… c’est terrifiant !

C’est une affirmation d’existence. En s’organisant par eux-mêmes, ces lycéens refusent d’être « invisibilisés » et réduits à une ressource économique à former, quantifier et orienter, mépriser – lire ici. Ils réclament le droit de définir leurs propres priorités et d’imposer leur propre récit face à la parole officielle et sa rhétorique sur leur avenir qui tient le rôle d’un écran idéologique.

Voir et être vu. Voir ceux qui nous regardent. Pour cela, il s’agit d’offrir une démonstration symbolique de présence. C’est ainsi en totale inversion des rôles : la jeunesse, en réclamant un service public fort, est vue défendre un bien commun. Comme se voit, tout autant mais à l’inverse, l’ironie du pouvoir qui transforme une démarche d’intérêt général en menace sécuritaire pour légitimer la manière forte.

Ainsi, dans Voir le voir, Berger écrit : « Très vite après avoir appris à voir, nous prenons conscience que nous pouvons aussi être vus. » Dans les images capturées par les élèves, les témoins, les téléphones qui enregistrent, quelque chose de cet ordre apparaît : un contre-regard. Opposer au récit officiel la matérialité des faits. Conserver les traces de ce qui s’est passé. Montrer ce qui aurait pu rester hors champ.

Ce contre-regard est un moyen de reprendre possession du regard. Possiblement une forme d’émancipation : opposer au récit officiel le témoignage brut de la réalité.

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de John Berger.

 


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