Michel Portal, son voyage à Jazz In Langourla. N°1240
Écrit par admin sur 18 février 2026
« L’ouverture sur le monde m’importe, ne serait-ce qu’en réaction à certaines tendances politiques d’aujourd’hui, d’enfermement et de repli sur soi. »
Michel Portal, compositeur et musicien multi-instrumentiste – en 2021.
Il y a comme ça des moments très simples qui ont le pouvoir de convoquer une émotion précise. Il est loin le temps et pourtant je me souviens précisément que nous avions eu à le convoyer de la gare de Lamballe au festival Jazz à Langourla.
En ma mémoire s’est incrustée sans forcer cette image de quatre personnages à petites valises à roulettes et housses d’instruments pour clarinette et saxo, à leur descente du Paris-Brest en une gare déserte sous le soleil. Michel Portal était accompagné de Sylvain Luc, guitariste disparu en 2024 , de – mais cette fois sous réserve- Jean Rochard, producteur indépendant, directeur artistique de la belle et singulière Maison de disque NATO, et de son ingénieur du son (ex-accompagnateur de Michel Petrucciani).
Alors qu’il déboulait, nous avait-il dit, quasi tout droit du Festival International de Jazz de Montréal, qui présente trois cents concerts en dix jours, étant le plus grand festival de jazz de la planète, une forme de méga-center à spectacles hyper-programmés, à couloirs d’aéroport et mesures de sécurité renforcées. Bref, il sortait tout juste de l’une des sources de stress les plus impersonnelles et froides qui soit, qui met toute tentative d’inspiration jazzistique hors-service. Mais il était question bien sûr pour nous, d’exécuter la tâche agréablement consentie quoiqu’ingrate vu l’importante mission de les transporter intacts en terrain inconnu.
Vingt-cinq kilomètres plus loin, par petites routes sinueuses du Mené au paysage de boeufs, cochons et pieds de maïs, puis en lieu et place, il nous avait semblé qu’il retrouvait un peu sa respiration en ce fort modeste lieu d’accueil des fins fonds des Côtes d’Armor. Dans ces terres-là, ce village qualifié Scène de jazz, évidemment, n’avait strictement rien du grandiose à la logorrhée vaseuse et aux convenances d’usage desdits spécialistes de la question musicale. Selon l’un des musiciens – que je viens de lire sur Fb- avec lequel il travaillait, le « chez lui » de cette icône du free jazz européen c’était un très bel appartement parisien, mais vide. « Parquet, moulures, vue imprenable, et tréteaux avec planches (dessus des sacs plastiques plein d’anches, surtout), rien d’autre, à peine un lit. » Ce qui vient calmer mon étonnement d’alors de l’entendre une fois les pieds dans le ballast à sa descente du quai, me dire qu’il se déplaçait ainsi toujours par le train pour ses 360 dates de concert par an.
D’une intranquillité apparente quoique souriante, lui à la curiosité sans limite, grand voyageur dans le répertoire classique, la musique contemporaine et l’improvisation jazz, s’est mis aimablement à nous interroger sur l’histoire du lieu, et de ce festival ce qu’il en était, etc. On leur parla alors de cette ancienne carrière de tailleurs de pierre dans laquelle ils allaient nous en sortir quelques beaux morceaux, puis de l’histoire oeuvrière d’ici et de là, et autant de l’équipe de peu de bénévoles d’ici ou là qui tenait dur comme fer à ce rendez-vous annuel du « désenclavement culturel » – ce à quoi nous oeuvrons nous-mêmes mais d’une autre façon. On l’informa, comme si besoin était, de l’originalité socio-démographique de ce village qui présente un assez fort peuplement britannique, et qu’ils allaient être hébergés dans le gîte tenu par l’une de ces familles. Scrutant les grands arbres, il nous confia en retour que la qualité de l’interprétation et de l’improvisation allait dépendre de la façon dont il aurait ressenti l’endroit . « Improviser c’est faire un voyage « , disait-il.
Sur la brèche pardon ! sur la scène entre la roche et l’eau, à peine une poignée d’heures après, il leur a suffit, saxophoniste et guitariste, par faculté supérieure de concentration et d’écoute, de s’accorder sur un thème, une perception, un climat, un rythme, pour être certains qu’ils ne le joueraient jamais plus ensuite. A sa sortie de scène, venant récupérer en « backstage » sa valisette au pied de ma voiture, ce musicien immense et unique, multi-célébré, m’a demandé de sa voix douce : « Alors, comment avez-vous trouvé ? « Question pivot qui donne le ton : il était d’une humilité désarmante ! – voir les photos de Françoise sur Lieux-dits.eu, ici.
C’était en 2007 à Jazz in Langourla. Moment pour lequel nous sommes reconnaissants à Marie-Hélène, sa créatrice, de nous avoir fait l’honneur de nous en suggérer le convoiement. En 2021, il y est revenu. voir
Comment encore ne pas sentir l’envie de dire que c’est son album sorti en 1980, enregistré seul et dans lequel il manie entre autres le bandonéon, ¡ Dejarme solo ! (! Laisse-moi tranquille ! en français), qui fut l’un des rares morceaux fondateurs de Radio Univers – lire ici. Michel Portal est mort le12 février 2026 à Paris. Il avait 90 ans.
« Michel est toujours vivant par sa musique ».
Richard Galliano, musicien et compositeur.
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de Richard Galliano.
