Un anniversaire fêté dans l’allégresse. En un lieu fort agréable non loin du bord de Rance. Un cadeau collectif offert à notre ami. Il le déballe. C’est un Ipad. Une tablette. Joie de tous. S’ensuit l’inévitable : « Comment ça marche ? » Presque tout le monde s’en mêle dans la bonne humeur. A chercher ou à contribuer chacun à sa façon à la recherche du comment faire pour choper la connexion au réseau. Du coup chacun ou presque ne voulant pas être en reste sort son téléphone portable. Et dans la conversation valsent alors les termes adéquat (capacité, octets, cloud, etc.). Autant dire de l’hébreu pour l’ami ainsi honoré qui nous remercie chaleureusement pour tout.

Une inquiétude plisse mon visage : ce qui n’est pas fourni avec l’emballage c’est la signalisation d’avertissement. Qui devrait dire que toute personne utilisant une connexion électronique (Internet, téléphonie, carte de paiement, etc.) doit savoir que toutes ses données sont captées et stockées, au minimum. Voire scannées et exploitées. Qu’une immense industrie collecte, analyse et revend les données personnelles. Que ça va de l’internet au téléphone mobile. Lire la leçon de « micro-sagesse » de Michel Puech. Qui elle-même suscite une moue penaude à ma commissure.

Qu’il y ait donc au moins un pictogramme ou un étiquetage en caractères gras voire très lourd dans le cadre idoine du carton d’emballage, « Peut nuire gravement à la liberté personnelle » -façon « fumer tue ! » sur les paquets de cigarettes. Soumettre l’idée aux unions de consommateurs pour qu’elles interviennent afin d’insérer pareil avertissement à l’usager? En juin l’UFC-Que Choisir a demandé que Facebook, Twitter et Google+ modifie les conditions d’utilisations que l’association de défense des consommateurs juge « abusives » car elles permettraient une utilisation « tentaculaire » et « à l’infini » des données personnelles. Que pèse la défense des consommateurs français dans ce combat planétaire ? Rien. Zéro.

Pour le sociologue Manuel Castells, spécialiste mondial des sociétés en réseaux et de la communication, professeur à Berkeley, l’espace collectif que la révolution de la communication a créé est menacé d’expropriation : « Afin de permettre l’expansion du divertissement à but lucratif et la marchandisation de la liberté personnelle ». Faut donc s’attendre au pire. Manuel Castells dans son livre « Communication et pouvoir » part «de l’hypothèse qu’il n’est pas de pouvoir plus fondamental que celui de façonner la pensée». Et il avance que les dominations s’organisent désormais selon la «double logique de l’inclusion et de l’exclusion», qui «structure la production, la consommation, la communication». Quant au philosophe Slavoj Žižek à propos des technologies naissantes, il affirme lui qu’ « il y a tellement de choses qui se passent aujourd’hui qui minent notre perception de base de ce que signifie être un être humain. »

Pour l’heure il est donc temps -déjà bien entamé- de procéder aux ajustements indispensables pour parer à toute servitude volontaire en cours. Cette illusion technologique qui nous fait renoncer librement à notre liberté. A titre individuel face à ça comment se bricoler des solutions? Ainsi penser à éviter toutes ces bestioles électroniques qui passent leur temps à scanner le web afin de spammer ou d’enrichir des bases de données.

Facile à dire. Mais comment faire ? Soyons honnête là. Presque impossible d’y échapper. A ces mécanismes d’asservissement. La nécessité d’avoir recours à un prestataire de service pour « l’entretien et la maintenance de nos systèmes de détection intrusion. » nous pend au nez. Un vrai marché de désinsectisation (électronique). Du coup, considérant que nous sommes la proie des chasseurs qui viennent nous sucer le sang (électronique), la seule solution véritablement efficace serait de se passer complètement de l’outil. Ou d’y prévoir un minimum de discrétion, loin de tout, très loin, c’est-à-dire de les utiliser si peu, si rarement, dans l’entre soi. Et encore…

Mais il y a ce qui est. On peut même être admiratif comme je l’ai été ce matin encore. Dans l’espace-temps de mon TER. Une jeune femme s’installe près de moi. Sort de son sac à main une tablette. L’ouvre vite fait. J’observe la connexion immédiate. Elle pointe sur une icône. Qui s’ouvre immédiatement sur un texte portant sur le Palais du Louvre. Lit et de son index tourne les pages. Peu avant notre arrivée en gare, range cet outil, en sort un autre et à la vitesse de la lumière, du pouce saisit un texto express sur son iphone et remballe le tout. Irrésistible. Conforme à l’esprit du temps. L’être humain reste un primate mais sa nouvelle tablette (comme le smartphone) clôt et ouvre des perspectives. Cette jeune femme est un symbole en mouvement. Un signe vivant. Qui risque avec son grigri de jouir de son assujettissement.

Manuel Castells conclut son livre en ces termes : « Les mouvements sociaux les plus importants de notre époque sont précisément ceux qui luttent pour la préservation d’un Internet libre, par rapport à l’emprise des gouvernements et à celle des entreprises, afin de créer un espace de communication autonome qui puisse constituer la fondation du nouvel espace public de l’ère de l’information. ». A ce titre, ré-écouter l’entretien que nous avait accordé Jérémie Zimmerman de La quadrature du Net.

D.D