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« Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose » N°615

Written by on 22 janvier 2014

De Nietzsche il est dit qu’il est le philosophe de la vie. Il célèbre le corps en marche, le corps emporté par le mouvement, la danse, la musique. Nietzsche veut proposer une esthétique de l’existence. C’est ce philosophe-artiste que Jean-Paul Dollé, lui-même flâneur et danseur, a voulu mettre en scène dans le texte qui suit. Bien que Nietzsche détestait le journalisme, en lequel il voyait « l’esprit du troupeau ».

« Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose »

Que Nietzsche soit un grand marcheur ne relève pas simplement des goûts privés d’un penseur. Cet amour de la marche témoigne des nouveaux buts que Nietzsche assigne au philosophe diététicien.

« On ne peut penser et écrire qu’assis » (Gustave Flaubert). Je te tiens nihiliste. Etre cul de plomb, voilà par excellence le péché contre l’esprit ! Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose » (Nietzsche, Crépuscule des idoles. Pensée 34).

Que Nietzsche soit un grand marcheur, qu’il aime se promener dans les montagnes de l’Engadine et parcourir en long et en large les villes du Sud où il se plaît, Nice, Menton, Gênes, et surtout Turin, ne relève pas simplement des goûts privés d’un penseur. Tout au contraire cette pratique constante témoigne de la rupture qu’il veut opérer dans la manière de penser et de nouveaux buts qu’il assigne au philosophe diététicien. Pour tout dire cet amour de la marche renseigne sur ce qu’implique la transmutation de toutes les valeurs dont Nietzsche se fait chantre et le premier praticien.

Pourquoi une telle fureur contre les culs de plomb et que lui a fait le malheureux Flaubert pour être stigmatisé ainsi comme un vulgaire nihiliste ? En quoi être assis condamne tout écrivain qui se mêle de penser ? En fait cette sortie contre cette position du corps immobile et en retour cette valorisation du mouvement et plus précisément cette prime accordée aux pensées d’un corps en marche ne peuvent se comprendre que rapportées au combat que Nietzsche mène contre la haine de la vie dont les prêtres et les métaphysiciens, depuis Socrate, se sont faits les plus zélés propagandistes. Cette haine de la vie c’est d’abord évidemment la haine du corps –corps prison de Platon, corps maître de l’erreur (Descartes, Pascal), corps affect, soumis aux passions et par conséquent obstacle à la faculté de connaissance et au libre arbitre de l’âme. C’est pourquoi les sectateurs du corps ne le tolèrent que lorsqu’il se fait le plus discret possible, et s’efface, laissant toute la place à l’esprit triomphant.

Le penseur, assis à sa table de travail, comme échappé de son corps, représente le type même de l’idéal ascétique que Nietzsche exècre. C’est en fait le parfait nihiliste, c’est-à-dire celui qui nie la valeur de la vie, qui la déprécie et lui oppose quelque chose de meilleur, un autre monde que celui dans lequel nous habitons, un monde supra sensible. Mais ce n’est qu’une pure fiction, engendrée par une volonté d’anéantissement du monde, une valeur de néant accolée à la vie, travestie sous le masque de la fiction de valeurs supérieures. Dieu, l’essence, le bien, le vrai. Passion triste du ressentiment !

Marcher donc, pour penser, c’est-à-dire se libérer de la conscience –cette réaction du moi- qui ne représente qu’une faible partie de l’activité du corps, puisque pour Nietzsche la majorité de l’activité est inconsciente. « Nous ne savons ce que peut un corps, de quelle activité il est capable et c’est pourquoi il faut sans cesse libérer sa puissance en le déchaînant de ses entraves. L’activité du corps est, au point de vue intellectuel, supérieure à notre conscience, à notre esprit, à nos façons conscientes de penser, de sentir et de vouloir de la même façon que l’algèbre est supérieur à la table de multiplication. »

Zarathoustra annonce la bonne nouvelle. « Le corps est un être plus puissant, un sage inconnu qui a nom soi. Il habite ton corps, il est ton corps » ! (Des contempteurs du corps).

« Qu’on lise les livres allemands on y a complètement oublié qu’il faut apprendre à penser comme on apprend à danser, comme une sorte particulière de danse. Qui parmi les Allemands connaît encore, d’expérience, ce léger frisson que la démarche légère de l’esprit répand dans tous les muscles ?…On ne peut exclure la danse, sous toutes ses formes, d’une éducation raffinée : savoir danser avec ses pieds, avec les idées, avec les mots. Est-il encore besoin de dire que l’on doit aussi savoir danser avec sa plume, qu’il faut apprendre à écrire. » (Crépuscule des idoles).

La philosophie allemande a oublié, ou plutôt a refoulé l’enseignement grec, elle qui se prétend la continuatrice de la tradition hellénique. Les Allemands qui se vantent d’être le peuple « des poètes et des penseurs » ont trahi la leçon du grand art tragique, car ils ont érigé la connaissance, jusqu’alors simple moyen subordonné à la vie, en instance suprême, en juge de la vie. Nietzsche qui se veut le continuateur de la critique kantienne regrette que Kant n’ait pas poussé jusqu’au bout son entreprise d’émancipation de la métaphysique, dans la mesure où il continue à surévaluer la faculté de juger, et par là-même sauve la légitimité légiférante de l’entendement, au trébuchet du tribunal de la raison. Mais l’esprit ne juge pas, il veut, c’est-à-dire qu’il crée des valeurs nouvelles. Penser signifie découvrir, inventer des nouvelles possibilités de vie. Mais encore faut-il vouloir penser et par conséquent apprendre à penser. Pour cela rien de mieux que de se mettre dans les pas des grands penseurs et prêter l’oreille à ce qui nous est raconté à leur sujet, car on y découvre des possibilités de vie dont le seul récit nous donne de la joie et de la force. La vie des penseurs recèle autant de hardiesse que celle des grands explorateurs, car à vrai dire ce sont des marches d’exploration dans les domaines les plus reculés et les plus périlleux de la vie. Apprendre à marcher, à danser, c’est s’écarter des chemins balisés et rectifier sa démarche pataude, se faire léger en dépit de la lourdeur du monde, savoir respirer pour soigner son souffle –il en faut du souffle pour combattre les idoles et mettre à nu les mensonges « sacerdotaux ». Ce n’est qu’en marchant qu’on acquiert l’allant nécessaire aux grandes pensées qui jamais ne se fixent mais épousent le rythme du devenir. Allegro presto.

Nietzsche propose une nouvelle image de la pensée. Jamais la pensée ne pense toute seule et par elle-même, elle dépend des forces qui s’emparent d’elle. C’est pourquoi quand elle est occupée par les forces réactives du ressentiment, nous ne pensons pas encore, car alors l’activité de la pensée ne peut se faire jour. La pensée est pour ainsi dire inactive, elle ne sait pas marcher. La pensée n’est pas une faculté, mais un événement qui arrive ou qui n’arrive pas. Cette puissance de la pensée est entravée par la Religion, l’Etat, la bêtise et la bassesse. Le chemin vers l’affirmation, la puissance de la pensée, l’accès au gai savoir suppose qu’une violence soit exercée contre le temps. Le penseur doit apprendre à penser contre son temps. Le philosophe de la transmutation des valeurs forme des concepts qui ne sont ni éternels ni historiques, mais intempestifs et inactuels. Cela ne dépend pas de la bonne volonté du penseur, mais de ce qui l’a forcé à penser.

« Il est des manières de l’esprit qui trahissent même chez le grands esprits leur origine plébéienne ou semi plébéienne : c’est la démarche et le pas de leurs pensées qui, notamment, les dénoncent : ils ne savent pas marcher. Rien ne prête à rire autant que ces écrivains qui font fuir autour d’eux les draperies de la période : ils espèrent cacher leurs pieds. » Le Gai Savoir. Livre quatrième. 282.

Apprendre à marcher, apprendre à penser contre son temps, même les plus grands esprits n’y arrivent pas, si une puissance ne les force à penser et ne les jette dans un devenir actif. C’est le Grand Educateur, Zarathoustra, qui est cette force.

Nietzsche grand marcheur, c’est-à-dire grand éducateur. »

Jean-Paul Dollé- Le Magazine Littéraire- janvier 2000-N°383.

Hum ! J’ouvre la parenthèse. Sans vouloir trop gâcher l’idée.

Tenez ! La marche, la marche… Il est dit que « chaque penseur fait un pas de biais par rapport à son prédécesseur » (Kostas Axelos). Probablement est-ce le cas.

Primo, en étant fidèle à Nietzsche: de ne pas devenir nietzschéen. « Je ne veux pas de croyants » dit-il clairement ( Ecce Homo). « Je crois que j’ai trop de malice pour croire moi-même en moi, et je ne m’adresse jamais aux masses… » Plus loin: « Quand je veux imaginer le type parfait d’un de mes lecteurs, j’en fais toujours un monstre de courage et de curiosité qui possède en outre quelque chose de souple, de rusé, de circonspect, ce qui constitue l’aventurier et l’explorateur-né. » Plus loin encore: « Maintenant que tu m’as trouvé, le plus difficile reste à faire pour toi: m’oublier, t’éloigner de moi… »

Deuxio, parce que Dollé fut lui-même un formidable éducateur. Denrée rare. Qui procure de l’air frais. En effet, il y avait bien longtemps que nous nous n’avions plus relu ici Nietzsche. Jusqu’à ce que je tombe sur ce texte signé Dollé. Qui se place sous son égide. Tout en faisant un pas de biais. Comme dans la danse, quoi.

Tenez ! Sans vouloir trop gâcher l’idée. Prenez la danse. Mais laissons Jean-Paul Dollé en parler.

 » La danse, par sa gratuité même, inspire les plus furieuses envies à ceux qui ne savent ou ne peuvent danser. Nous qui savons et voulons danser, nous ne leur communiquerons pas les secrets de cette jouissance. Qu’ils entrent dans le cercle de la danse en ayant tout brûlé derrière eux. La répétition ici est toujours exclue. La parole est cette danse toujours à faire et à refaire.

Danser, le vouloir et le pouvoir, nous n’en sous-estimons pas le prix. C’est la seule richesse et nous la possédons. Nous n’acceptons de la partager qu’avec ceux dont le taux d’exigence et l’intensité à se l’accaparer prouvent qu’ils la possèdent déjà. » (Voie d’accès au plaisir (la métaphysique)-Editions Grasset, 1974.

Leçon philosophique bien conservée. Ces phrases, il les a écrites à 35 ans. Or peu de temps avant sa mort, à 71 ans, dans l’arrière-salle d’un restaurant rennais de la route de Saint-Brieuc, c’est ainsi en dansant que l’ami Jean-Paul finira dans une troisième mi-temps jusqu’à pas d’heure, son séminaire de philosophie politique.

Après quoi, je ferme la parenthèse.

D.D


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