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« Baragouiner ». N°604

Écrit par sur 6 novembre 2013

Ah ! Qu’il est doux de plonger dans le bain sonore de sa langue, d’entendre couler de toutes les bouches des mots parfois défraîchis, mais vivaces. Dont nous restons les débiteurs. Et qu’il nous faut honorer. Appelons ça l’art du dire. Et adoptons les volontiers. Surtout par les temps qui courent. Donc par exemple : « baragouiner ».

Première apparition en 1391 (barragouyn), puis Rabelais en 1532 (barragouin). Le mot baragouiner serait issu du breton, bara pour pain et gwin pour vin (ou gwin pour l’ancien masculin de gwenn signifiant blanc). La légende raconte que ces termes étaient les principales revendications des soldats bretons lors de la Guerre de 1870, mais non compris par les officiers français ils devinrent synonyme de « s’exprimer de façon incompréhensible ».

Cependant cette étymologie populaire ne semble pas confirmée. Ce terme serait beaucoup plus vieux que ça apparaissant au Moyen Âge, vers 1396, sous le sens de « barbare », venant vraisemblablement du latin barbaracuinus. En effet, le terme « barbare » proviendrait donc du latin barbarus, lui-même emprunté au grec. Il est formé à partir d’une onomatopée qui évoque le bredouillement. Il désignait ceux qui ne parlaient pas le grec, l’étranger qui a un langage grossier (toute langue paraît grossière à celui qui ne la comprend pas). Histoire de boucler la boucle, le mot « baragouiner » se dit gregachiñ en breton, littéralement parler grec (greg).

A l’occasion de l’hommage rendu aux victimes de 14/18, qui a lieu ces jours-ci, rappelons que les soldats bretons lors de cette Grande Guerre ne comprenaient pas encore les ordres que leurs officiers leur donnaient. D’où l’hécatombe. Et comme ces bretons, je veux dire ceux qui réchappèrent de cet enfer, ne parlaient pas le français, dans ces conditions, comment l’expression de la souffrance endurée a-t-elle pu être dite et entendue ?

Sur un million et demi de morts (trois millions de blessés, 600.000 invalides : la guerre de 14-18 fut un énorme cataclysme personnel pour les huit millions d’hommes mobilisés), l’on compte 130.000 morts bretons. Un breton mobilisé sur cinq -22% contre 17% pour l’ensemble de la France- n’est pas revenu du front. Le traumatisme de cette saignée bretonne entraîna de grands bouleversements. Dans les campagnes, la dureté de la vie, surtout des femmes après la guerre. La misère.

Mais aussi comme l’écrivait Jean-Paul Dollé dans une tribune « Il fallut attendre les lendemains de la Grande Guerre de 14-18 pour que les «femmes honnêtes» pussent s’aventurer dans les cafés et autres «établissements publics» de divertissements, cinémas, piscines, etc. »

Pour cette guerre de 14-18 le Breton était vraiment l’archétype du soldat qui était recherché. On peut dire qu’il était fait pour cette guerre, un homme de la terre qui avait l’habitude de vivre presque dans la terre, par tous les temps, pas exigeant, solide et en plus de ça têtu mais aussi discipliné et pas revendicatif. » Bref, de la « chair à canon idéale ». Qui s’est bien battue, d’abord pour son lopin de terre, ensuite pour l’honneur et la patrie.

Quelqu’un de courageux d’accord. Mais encore loin d’être en phase avec ce que constitue la République. C’est pourquoi Dollé écrivait -toujours dans ce texte remarquable: « Pour que la République existe, il faut qu’un langage commun permette à chacun de comprendre l’autre, de discuter son opinion et aussi de se forger les conditions de son libre choix et de sa décision. Cette communauté de langage se nourrit d’une mémoire commune vivifiée par les commémorations durant lesquelles les citoyens se rappellent les hauts faits et les grands hommes qui ont illustré la République. A ces conditions se constitue une volonté commune, un vouloir vivre ensemble, qui rend possible l’institution d’une volonté générale. » Quitte à ce que le français écrit soit inculqué « à coup de taloches s’il le faut, à tous les enfants qui s’expriment en patois. »

Maintenant observons qui de nos jours baragouine. Au sens de « s’exprimer de façon incompréhensible ». Les ouvriers de Florange se fâchent contre Mittal, il est dit que ce sont des « casseurs ». Des jeunes brûlent des poubelles? des « casseurs ». Mais alors que les-dits « bonnets rouges » font plusieurs millions d’euros de dégâts, dans les médias le qualificatif de « casseurs » ne leur est pas attribué ! Comment comprendre? Qui donc de nos jours baragouine? A qui s’adresseraient les taloches?

Dans ce baragouinage médiatique, du domaine du même, de l’industrie et des élus du marché libre, d’ordinaire prompt à cataloguer très péjorativement tout mouvement social, on comprend mieux -au regard des meneurs réels de ce mouvement: la FNSEA productiviste, le patronat de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution (Leclerc bien sûr, mais hélas aussi Système U) et le patronat souvent auto-exploité des camionneurs- qu’il y soit tant mis en avant les volontés particulières au détriment de la chose publique. Jean-Paul Dollé parlait en 97 de « la République, cette chose publique » comme de cette « « volonté générale », qui n’est pas la résultante des volontés particulières, mais ce qu’ont en commun toutes les volontés particulières, la chose publique même. »

Pour lui « Le marché est antinomique de cette communauté, car il suppose la logique calculatrice d’un intérêt solitaire, celui de l’Homo economicus. L’économie libérale est, par nature, antipolitique ». D’où cette formule de Deleuze qu’il cite : la démocratie doit « trouver son peuple à venir ».

D.D


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