Capture d’écran 2018-08-07 à 12.55.18Voici un livre d’actualité Contre la haine plaidoyer pour l’impur (Seuil) qui sonne comme un appel à la mobilisation. Comme en témoigne sa dernière phrase : « Se dresser contre la haine, se retrouver dans un collectif pour parler et agir ensemble, voilà qui serait une forme courageuse, constructive et tendre de la puissance. ». Phrase qui découle de la description des faits, des actes, des discours qui autorisent l’expression sans vergogne de la xénophobie, du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme.

Capture d’écran 2018-08-07 à 12.56.17Son auteure est la journaliste allemande Carolin Emcke. Qui, philosophe de formation dans le sillage de Jürgen Habermas, fut reporter de guerre de 1998 à 2013, en couvrant le Kosovo, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak et la bande de Gaza.

En conséquence elle articule journalisme au meilleur sens du terme et philosophie. En parlant avec la lucidité d’une femme qui a regardé la guerre en face, comme en décrivant aussi ses propres expériences, exposée elle-même à la discrimination en raison de son engagement auprès des mouvements LGBT, elle s’inquiète de la montée de la haine en Allemagne et en Europe. Du coup, elle jette un pont entre philosophie et journalisme.

Et « en tant qu’homosexuelle et écrivain », elle décrit concrètement la manière dont la violence s’empare des corps et des discours.

« On hait indistinctement. Il est difficile de haïr avec précision. Avec la précision viendraient la tendresse, le regard ou l’écoute attentifs, avec la précision viendrait ce sens de la nuance qui reconnaît chaque personne, avec ses inclinations et ses qualités multiples et contradictoires, comme un être humain. Mais une fois les contours estompés, une fois les individus rendus méconnaissables comme tels, il ne reste que des collectifs flous pour destinataires de la haine. On peut alors diffamer et rabaisser, hurler et fulminer à l’envie contre les juifs, les femmes, les mécréants, les noirs, les lesbiennes, les réfugiés, les musulmans, ou encore les Etats-Unis, les politiciens, l’Occident, les policiers, les médias, les intellectuels. La haine façonne son objet. Il est fabriqué sur mesure. »

Il n’existe pas, pour elle, de production spontanée de la haine, celle-ci n’est que le produit d’une idéologie qui fait que des groupes précis vont être perçus comme une menace pour la société. C’est pourquoi Emcke décortique et explique l’origine du monstre de plus en plus présent dans nos sociétés (dites civilisées), ses racines, ses masques. Ses mécanismes d’exclusion, de violence et de haine. Dans les détails : image par image, du lynchage des passagers d’un car de réfugiés à Clausnitz (Saxe) en février 2016 : un groupe assaille quelques migrants véhiculés dans un bus et s’y emploie de façon aveugle, sans rien savoir des agressés, sans être capable de les individualiser, juste avec le besoin de les terroriser et de les chasser du territoire.

Ou, autre mécanisme, quand elle décortique celui de l’indulgence médiatique pour le « citoyen inquiet » dont l’inquiétude, jamais évaluée, justifierait la haine xénophobe. Une « normalisation » du discours haineux. Qui, en caricaturant grossièrement la réalité, se réclame d’une « vision d’une nation ou d’un peuple homogène par sa culture et par sa religion ». C’est bien de quoi se réclamaient déjà les nazis. « En réalité, commente Emcke, ce modèle d’un peuple d’êtres libres et égaux est une fiction. Les êtres humains n’ont jamais tous été libres et égaux. Ou pour le dire plus clairement : jamais les êtres humains n’ont tous été considérés comme des êtres humains. » (p. 123)

La philosophe berlinoise et ex-reporter de guerre qui vit dans le quartier multiculturel de Kreuzberg, prend la défense acharnée de la diversité et de l’individualité. Pour elle, clairvoyante, l’heure est à l’engagement. D’où ce livre de combat (best seller en Allemagne): «Quelque chose a changé en Occident, on hait désormais ouvertement et sans vergogne », constate-elle. Et cette haine qui se répand, elle n’est pas la seule à l’observer. « Mais la haine n’est pas simplement là: elle est fabriquée. La violence non plus n’est pas simplement là. Elle est préparée. » (p. 19)

« Il y a longtemps que cette haine est préparée et tolérée, justifiée et approuvée par le cœur même de la société, écrit-elle. Cela ne demande pas grand-chose, simplement une petite dévaluation constante — ou la remise en question — des droits de ceux qui de toute façon en ont le moins. »

S’attaquant aux réfugiés, aux étrangers, aux juifs, aux musulmans, aux transgenres, etc., les haines sont fabriquées par les partis comme Pegida (mouvement populiste et islamophobe allemand) et le FN, dissimulées sous le manteau de l’inquiétude, relayées par les discours ambiants, sans compter le fait que « parmi les pourvoyeurs de haine et les profiteurs de la peur figurent aussi le réseau terroriste international “État islamique” ».

Et de dénoncer les constructions imaginaires d’un peuple fantasmé, homogène, pur, authentique. Elle s’intéresse ainsi aux schémas de représentation, à notre utilisation des mots, des images ou des boutades. En mettant en valeur les mélanges, les richesses de l’impur et des rencontres, l’auteure met aussi en avant le poids des inégalités sociales. « Nous avons besoin d’actions économiques et sociales dans les lieux et les structures où naît ce mécontentement qui sera détourné en haine et en violence », d’autant que « la haine se décharge sur des victimes sans défense »

« Vivre dans la pluralité, conclut Emcke, ne signifie pas seulement se définir timidement, après des décennies de migrations, comme une « société d’immigration ». Cela signifie aussi réfléchir, de manière conséquente, à ce que cela signifie réellement que d’en être une. L’époque où les migrantes et les migrants, leurs enfants et leurs petits-enfants ne pouvaient être que les objets d’un discours public est définitivement révolue. “ (p. 209)

Quand on peut mettre des noms et des visages en lieux et places des statistiques et des généralisations abusives, parfois ça change tout. Souvent pas. Certes « Contre la haine, Plaidoyer pour l’impur » éclaire sans conteste l’air du temps, et précieuses sont ses préconisations de fin d’ouvrage – énoncées en tout début de cette page-ci- comme celle du « Savoir agir en conciliant le « parler-vrai » de Foucault à la poésie de l’égalité », mais notre auteure ne minimiserait-elle pas le fait que nos sociétés suivent « la pente anti-démocratique que le capitalisme « libéral » ne cesse d’imposer, que la religion joue aujourd’hui le rôle massif que l’on sait, que les nationalismes et ethnicismes se sont puissamment renforcés dans les dernières décennies »? (Jacques Rancière – En quel temps vivons-nous?).

D.D

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de Berlin, des migrants, et de la haine de la démocratie.