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David Graeber, « Bureaucratie : l’utopie des règles ». N°718

Written by on 13 janvier 2016


Hand press on shopping cart web sign.Le mot « bureaucratie » est composé du mot latin bruna (étoffe grossière de laine brune) et du verbe grec kratéein (être fort, puissant, dominer, exercer le pouvoir). Au début du XIVème siècle, il est utilisé pour indiquer le tapis sur lequel on fait des comptes et par extension a fini par désigner la table où l’on fait les comptes et le lieu où l’on fait les comptes.

Progressivement, le mot s’est mis à nommer ce que l’on sait tous. Une banalité. Eh bien, justement, pas si banale que ça pour David Graeber, l’auteur de Bureaucratie : l’utopie des règles (Les Liens qui libèrent, 2015).

Mais qu’est-il donc celui-ci qui nous ramène cette vieille lune ? Attention ! Paraît qu’en anglais, « on utilise parfois le terme old moon (vieille lune) pour désigner la nouvelle lune à la fin d’un cycle » (wikipedia)…

La grande particularité de Graeber est d’être considéré comme la figure de proue, voire l’initiateur du mouvement Occupy Wall Street, ce mouvement d’Indignés qui avait créé la panique à New-York en 2011, en installant à fleur de bitume un campement à deux pas du temple de la financiarisation du monde. De profession, Graeber est anthropologue et économiste. Exilé en Grande-Bretagne pour cause de militantisme, il y enseigne aujourd’hui à la London School of Economics. 

C’est ainsi équipé de ces diverses casquettes qu’avec cet essai cinglant, il s’en prend à la bureaucratie dans le capitalisme moderne. 

Du coup, voici par son intermédiaire la suite de ce que représente encore ce mouvement dont le slogan est « Nous sommes les 99 % » (« We are the 99% » en anglais). Quand il affirme ainsi que «La bureaucratie sert les intérêts des 1%». Ce « 1 % de la population qui a détruit la nation et ses valeurs par sa rapacité », l’Amérique des très riches.

Une suite qui prend la forme carrément d’une charge contre la « bureaucratie d’entreprise ». Entre autres, ce qu’il appelle les « bullshit jobs »– littéralement « les boulots à la con ». Qui « ne produisent pas grand-chose ». Des exemples : le lobbying d’entreprise, le télémarketing, et l’activité des consultants. Pour lui, « ces gens qui doivent avoir une vision stratégique pour l’entreprise, mais qui ne font rien finalement. Ils ont des réunions. Ils écrivent des rapports. Ces rapports sont contredits par d’autres gens qui ont d’autres réunions…»

david-graeber-anthropologue-nous-pourrions-etre-deja-sortis-du-capitalisme-sans-nous-en-rendre-compte-ok,M261564Mais surtout ce vers quoi il braque tous les projecteurs, et nous invite à bien tenir les yeux ouverts, c’est la bureaucratie libérale, celle des grandes entreprises privées, qu’on a sous le nez mais qu’on ne voit plus. Bien qu’elle façonne nos vies à tel point que nous n’en avons plus conscience. 

Et c’est ainsi que le citoyen du XXIe siècle se retrouve contraint de remplir sans fin des formulaires – numériques, certes, mais aussi absurdes que les paperasses d’antan. «  On peut aisément l’oublier, car notre expérience immédiate de la bureaucratisation quotidienne est enveloppée de toutes parts dans les nouvelles technologies de l’information : Facebook, la banque par smartphone, Amazon, PayPal, les innombrables appareils de poche qui réduisent le monde environnant à l’état de plans, formulaires, codes et graphiques » (p45).

Aussi décrit-il cette évolution de façon précise, fouillée, étayée par nombre d’observations empiriques. Bien charpentée. Pour autant ça se lit sans prise de tête. D’autant que ça parle à chacun, un peu à l’image de ce que Graeber raconte quand, bien en peine, il a découvert l’univers de la bureaucratie en se perdant dans les formulaires à remplir lors de la maladie de sa mère. 

L’anthropologue-militant (l’un des intellectuels les plus influents selon le New York Times, par ailleurs auteur du best-seller international, Dette : 5000 ans d’histoire ) affirme donc que nous sommes immergés dans une ère de « bureaucratie totale » (p26). Qui bloque la créativité, anesthésie l’imagination, donc l’invention. Pour preuve, en gros rien n’a vu le jour de ce qui fut rêvé il y a quarante ans. Sauf ce qu’elle a bien voulu se doter comme outil incroyablement performant : internet ! 

david-graeber-anthropologue-nous-pourrions-etre-deja-sortis-du-capitalisme-sans-nous-en-rendre-compte-ok,M261561« Nous sommes donc encerclés par des procédures bureaucratiques, mais nous ne les identifions plus comme telles. C’est ce que j’ai essayé d’analyser dans mon livre. » dit-il dans un entretien à lire ici.  

Exemple. Comment appelle-t-on ces procédures internes aux entreprises (pensons : management, démarche Qualité, etc) qui sont « la violence structurelle (qui) peut créer des situations où les travailleurs sont relégués à des emplois mécaniques, fastidieux, assommants, et où seule une petite élite est autorisée à s’adonner au travail imaginatif : les ouvriers se sentent dépossédés de leur propre travail, leurs propres gestes leur semblent appartenir à quelqu’un d’autre » ? 

Et quel impact a-t-elle chez le travailleur cette bureaucratie qui n’avoue pas son nom ? « l’un des traits saillants de la violence et des situations qu’elle engendre, c’est l’ennui profond.»

Et qu‘évoque pour ce chercheur de haut vol, la déréglementation tant vantée par les milieux d’affaires ? « Ce qu’un capitalisme intelligent peut faire, c’est introduire une réglementation qui lui bénéficie et ça s’appelle de la déréglementation.» 

Un régal. Ce genre de pensée -à suivre tant à travers son livre qu’à l’occasion de ses rares entretiens accordés aux médias- est tonique et rafraîchissant. Stimulant. Et dire que l’on croyait que la bureaucratie était l’apanage de l’ère soviétique… Jamais en réalité cette bureaucratie libérale qu’il taille en pièces, et qui est destinée à n’enrichir que quelques uns…, n’a eu d’équivalent dans l’histoire. Bien sûr, comme toute bureaucratie, ce « capitalisme bureaucratique » est construit comme outil de contrôle sous menace de la violence. Caméra de surveillance, policiers, agents formés dans les tactiques de la menace, de l’intimidation, sont partout. Sur les terrains de jeu, les parcs, les plages… Bref, le contrôle, la surveillance et la menace. A savoir soit vous êtes dans les clous, soit vous en êtes éjectés, puis punis ! 

Autre exemple. « Je me suis penché sur le cas de JPMorgan, la plus grosse banque américaine et la sixième plus grosse entreprise au monde, selon Forbes. J’ai été sidéré d’apprendre que 70 % de leurs revenus viennent de frais et de pénalités appliquées aux clients. (…) Si on y réfléchit bien, les bénéfices des plus grandes entreprises capitalistes sont rendus possibles par l’édiction de règles utopistes impossibles à respecter. Tout le monde doit être capable d’équilibrer ses comptes et de se conformer aux règles des banques, mais elles savent très bien que la plupart des clients en sont incapables. Voilà comment leur «utopie» bureaucratique leur permet de s’enrichir sans fin. «  (lire ici).

Selon lui, si « Pour le populisme contemporain, il ne peut y avoir qu’un seul antidote à la bureaucratie : le marché, permettre aux gens de conduire leur vie, cesser de les entraver par une infinité de règles, laisser la magie du marché apporter ses solutions », eh bien dans les faits, au contraire c’est un accélérateur « libre-échange et marché libre signifient en réalité création de structures administratives mondiales ». Tandis qu’une « partie des profits de l’extraction des rentes est recyclée vers des composantes privilégiées des professions spécialisées et libérales, ou sert à créer de nouveaux types de bureaucrates gratte-papier dans les entreprises ».

Quelle en serait alors la cause ? « Si je devais m’avancer, je dirais que ce phénomène est dû au fait que l’économie de marché entraîne une augmentation extrême de relations qui ne sont pas basées sur la confiance, mais sur la maximisation de l’intérêt individuel. Cela signifie qu’elle nécessite des moyens beaucoup plus élaborés de mise en œuvre, de surveillance et de coercition que d’autres formes de relations sociales. » répond Graeber (lire ici).

Notons-le bien : voici donc bientôt la pleine bureaucratie ! Telle une lune (vieille et nouvelle) en phase croissante !

D.D


Reader's opinions
  1. Françoise   On   14 janvier 2016 at 20 h 00 min

    On peut ajouter aussi qu’en cette période où l’Etat joue sur la sécurité sur tous les tableaux, « La matraque du policier est le point de jonction précis entre l’impératif bureaucratique qu’a l’État d’imposer des schémas administratifs simples et son monopole de la force coercitive. Il est donc tout à fait compréhensible que la violence bureaucratique soit faite, d’abord et avant tout, d’agressions contre ceux qui persistent à défendre d’autres schémas ou des interprétations différentes. En même temps, si l’on accepte la célèbre définition que donne Jean Piaget de l’intelligence parvenue à maturité, l’aptitude à coordonner de multiples perspectives (ou perspectives possibles), on peut voir ici avec précision comment le pouvoir bureaucratique, au moment où il recourt à la violence, devient littéralement une forme de stupidité infantile. »

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