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En mode pilotage automatique. N°571

Écrit par sur 13 mars 2013

Dans sa remarquable rubrique Eclats de Lire qu’elle tient sur Lieux-dits, parmi les inestimables lignes de mots que Françoise a retenues, prises à la source de ses lectures abondantes, citons Citton. Des « bribes cueillies » pour réfléchir:

« Si le capitalisme a commencé par remplacer le travail (physique) humain par des machines, s’il parvient de plus en plus à transférer vers des ordinateurs les tâches de computation jadis attribuées à nos cerveaux, il a désormais besoin – au fur et à mesure que la production de richesse se déplace vers les services, la vente, la communication, l’éducation, le care – que nous soyons capables d’accomplir des fonctions intellectuelles et relationnelles en mode de pilotage automatique. Il lui faut donc de plus en plus produire ce monstre langagier et conceptuel que sont les « subjectivités désubjectivées ».

« Bien davantage que la conduite des conduites par des processus de subjectivation, c’est le pilotage automatique des conduites par des sémiotiques a-signifiantes qui caractérise la particularité historique du régime de pouvoir actuellement dominant. »

« Ainsi qu’en témoignent les développements complémentaires de l’industrialisation et de la finance, le capitalisme est animé par un double besoin de traduction et d’automatisation. L’horizon qu’il vise est celui d’une traduction automatique : la finance, la Bourse, l’audimat, les sondages, les prix du marché, les comités d’évaluation et les agences de notation sont les opérateurs actuels de ce travail de traduction, qui n’investit et n’envahit les subjectivités que pour les automatiser autant que possible. » » Extrait tiré du livre d’Yves Citton, « renverser l’insoutenable ».

Peut être est-ce une illusion d’optique. N’empêche que Citton pointe du doigt quelque chose qui existe bien : nos réflexes d’automates quotidiens. Sans lesquels nous nous sentirions désemparés. Paraît-il. D’autant qu’il y a de l’irrationnel partout. Dont on dépend tous quotidiennement. Qu’il vienne des mouvements du marché mondial ou des contraintes aliénantes de ses « nouvelles technologies ». Ou de l’emprise de l’hégémonie économiste qui associe les deux. Plus fort sera le pilotage automatique, mieux se portera le capitalisme.

Mais ça ne suffit pas. Même si le capitalisme rêve de tous nous mettre en pilotage automatique, « Sur nos routes comme à nos postes de travail, il est (de plus en plus) exceptionnel que « ça roule ». Ce serait même plutôt l’exception. La règle semble chaque jour davantage être celle de l’embouteillage, des surprises, des bricolages improvisés, des incendies à éteindre, des nerfs à vif et des échanges d’insultes ! »

Alors Citton, doigt pointé, de quoi nous prévient-il ? L’impératif devient: que chacun « interprète ». De lui-même. Positivement. Tel ou tel signe qui lui sera adressé (ex: le management, l’endettement, la sécurisation, la rationalisation, l’optimisation, l’obsolescence des choses, le repli sur soi, l’immédiateté, la pauvreté méritée, l’inégalité naturelle, etc). Au point d’en être habité. Voire aimanté, les yeux noyés.

Que chacun « interprète » donc. Dans le cadre d’une interprétation efficacement balisée. Quitte à frapper quelques coups comme une cloche. Du coup, s’attendre à un accroissement de la production, la codification et la communication de signes. Qui cette fois ne descendront plus d’en haut (temps révolu, ça ne passe plus) mais se propageront de proche en proche (notre regard se tourne naturellement vers les réseaux sociaux aux logiques moutonnières, mais pas suffisant).

Ce à quoi lui répondrait Jean-Claude Michéa. Pour qui ce monde est véritablement totalitaire. Qui donc soulève la vigilance d’au moins quelques centimètres : fabriquer des individus comme « à la chaîne » ? Déjà fait. Seulement ça prend de nos jours des formes beaucoup plus subtiles et directes : le marché capitaliste à la capacité d’envahir tout jusqu’à l’in-envisageable, c’est-à-dire l’intime: « par exemple, de libéraliser le commerce des drogues, de s’approvisionner sur le marché de l’adoption en « enfants désirés » made in Asia (ou in Africa), ou encore -comme aujourd’hui dans le sud de l’Espagne -d’ouvrir des écoles privées de prostitution destinées à permettre aux jeunes chômeuses de tirer un parti plus rationnel de leurs compétences inemployées. » (Jean-Claude Michéa -Les mystères de la gauche.) Possible à prévoir.

Dans ce genre de vie, que montre-t-il encore Citton du doigt ? La traduction des codes: « de la productivité, de l’investissement, du profit, de la compétitivité ». De les décliner à tout point de vue, pour toute chose, en tout lieu, à tout instant. Jusqu’à en avoir que ça à la bouche. A tue-tête. Ou pliés, empilés, ces mots à fermentation. Lourdeur là-haut. Quelle gaieté ! Mortuaire. Frissons.

De ce point de vue, fréquenter des endroits où on lit des poèmes, par exemple, est plus indispensable que jamais. A ce titre, que Rennes, à qui vient de lui être décerné le label Ville en poésie -voir ces festivités dans la neige-, devienne illico-presto fer de lance par la multiplication des lieux, dates et formes nouvelles, des lectures poétiques. Pour redonner de l’air à nos fonctions intellectuelles. Pour basculer de l’autre côté de ce « monstre langagier et conceptuel ». Pour pouvoir faire une halte. Réparer de l’usure. En cela c’est déjà une belle promesse. Enfin, on verra.

D.D


Les opinions du lecteur
  1. Françoise   Sur   13 mars 2013 à 20 h 14 min

    « De ce point de vue, fréquenter des endroits où on lit des poèmes »…dis-tu et revenir chez soi sur une route verglacée…les seules voitures entraperçues étant dans le fossé…sentir les petites glissades des roues qui se transforment en fourmillements dans tout le corps et remarquer avec bonheur que le pilote a déconnecté la boîte automatique et s’est mis en…pilotage…manuel!

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