Capture d’écran 2018-07-26 à 14.07.30Oh! allez! Je vous fais part d’un vif débat que l’on a eut ici en interne à propos du mot entrepreneur. Je prolonge ainsi cette conversation car depuis celle-ci je suis tombé sur un entretien paru dans Philosophie magazine de juillet-août avec le philosophe et essayiste italien Toni Négri. Intellectuel qui bien loin d’être confondu au Médef, s’interroge sur l’événement d’une mutation profonde et structurelle touchant nos formes et nos paradigmes mêmes d’autorité et de production. Il est l’auteur récent avec son compère Michael Hardt d’un livre Assembly.

Donc voici cet extrait portant sur la notion d’Entrepreneur.

Capture d’écran 2018-07-26 à 14.08.11« Dans Assembly, vous faites un usage assez surprenant du concept d' »Entrepreneur ». On découvre que vous rêvez d’un monde d’Entrepreneurs!

Ah! mais ce n’est pas dans son sens néo-libéral que nous employons ce terme! Le mot « entreprise » est trop beau, trop large pour qu’on en laisse la seule jouissance aux capitalistes. Souvenez-vous du début des Confessions de Jean-Jacques Rousseau: « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur… » Le vaisseau spatial de Star Trek n’est-il pas baptisé Enterprise? Plus sérieusement, avec Michael, nous nous sommes intéressés au fait que l’entrepreneur schumpetérien, l’innovateur, est devenu très rare. Désormais, il y a principalement des gestionnaires mis en place par les actionnaires pour exécuter des process. Parallèlement, l’organisation du travail a connu une évolution profonde. Un phénomène essentiel de notre temps est que les travailleurs sont devenus propriétaires de leurs machines. Ils ont leurs smart-phones, leurs ordinateurs portables, leurs applications. Cette réappropriation des outils de production passe par une hybridation homme-machine. Imaginez une usine du XIXème siècle dont les ouvriers seraient partis chaque soir avec les forges et les outils, libres de les emmener où ils voulaient… Cela n’aurait-il pas fragilisé la position des patrons? Voilà ce que nous vivons. C’est pourquoi l’opposition traditionnelle entre employé et patron est en train de se renverser: les employés n’ont plus besoin du patron. Même l’innovation est un produit du commun, comme le montre entre autres le phénomène de l’open source. Les unités de production étaient jadis les usines, ce sont désormais les métropoles où vit la multitude. De nouveaux entrepreneurs y apparaissent, qui promeuvent un travail autonome, vivant, et non un travail discipliné et mort. Et d’ailleurs, les entreprises traditionnelles le savent: elles sont trop hiérarchiques, trop cloisonnées, les jeunes s’en détournent pour aller travailler ailleurs, autrement…

Qu’est-ce qui différencie l’entreprenariat social et politique, que vous appelez de vos voeux, du mouvement des autoentrepreneurs, de l' »entreprise libérée », du coworking ou des accélérateurs de star-up? Ne faites-vous pas pas un éloge très macronien de l’entreprenariat numérique?

Les courants que vous citez ont le même leitmotiv. Chacun y clame: « Je suis l’entrepreneur de moi-même! ». Au contraire, l’Entrepreneur tel que nous l’envisageons cherche à créer du commun. A instituer le commun. C’est une visée éthique, politique, écologique. Il ne s’agit pas de courir après la réussite et le profit. Les ONG qui viennent en aide aux migrants s’inscrivent dans cette tendance, pour ne citer qu’un exemple. »

Mais qu’est-ce donc ce commun dont on parle ? Pour le savoir, Michael Hardt & Antonio Negri s’en explique dans Déclaration (Ceci n’est pas un manifeste), Raisons d’agir, 2013, p. 129-130.

« De même que le boulanger fait du pain, que le tisserand tisse ou que le meunier moud son grain, l’homme du commun « commune », c’est-à-dire produit du commun. L’homme du commun est donc une personne ordinaire qui s’acquitte d’une tâche extraordinaire : ouvrir la propriété privée à l’accès et au bénéfice de tous; transformer la propriété publique contrôlée par l’État en commun; et, dans chaque cas de figure, découvrir des mécanismes permettant d’administrer, de développer et de soutenir la richesse commune à travers la participation démocratique. […] L’action de « communer » doit être orientée non seulement vers l’accès à la richesse partagée et son autogestion, mais aussi vers la construction de différentes formes d’organisation politique ».

D.D

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de l’ entrepreneur, et du commun.