« “Ce ne sont pas les paysans qui se soulèvent, c’est Dieu !” – aurait dit Luther, au départ, dans un cri admiratif épouvanté. Mais ce n’était pas Dieu. C’étaient bien les paysans qui se soulevaient. À moins d’appeler Dieu la faim, la maladie, l’humiliation, la guenille. Ce n’est pas Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la mainmorte, le loyer, la taille, le viatique, la récolte de paille, le droit de première nuit, les nez coupés, les yeux crevés, les corps brûlés, roués, tenaillés. Les querelles sur l’au-delà portent en réalité sur les choses de ce monde.
C’est là tout l’effet qu’ont encore sur nous ces théologies agressives. On ne comprend leur langage que pour ça. Leur impétuosité est une expression violente de la misère. La plèbe se cabre. Aux paysans le foin ! aux ouvriers le charbon ! aux terrassiers la poussière ! aux vagabonds la pièce ! et à nous les mots ! Les mots, qui sont une autre convulsion des choses. »

Eric Vuillard, « la guerre des pauvres »

Capture d’écran 2019-04-02 à 18.27.25Ranimant une vieille histoire qui s’est passée dans le Saint-Empire romain germanique de 1524, le livre d’Eric Vuillard « la guerre des pauvres » invite à une réflexion d’une grande actualité: rapports de classes, de minorités exploitées, de petits contre les puissants, de faibles contre les forts : une histoire qui n’en finit pas.

La période décrite dans ce petit livre – publié en janvier 2019 en plein GJ, de 68 pages de phrases simples, efficaces, bien ciselées- fut appelée « La guerre des pauvres » ou « le soulèvement de l’homme ordinaire » ou encore « la Révolte des Rustauds ». Cette levée inorganisée paysanne et rageuse pour plus d’égalité, se développa dans le cadre de la religion et de la réforme protestante, dans les régions de l’Allemagne du Sud, de la Suisse, de la Lorraine allemande et de l’Alsace entre 1524 et 1526.

Composée de paysans, de petits commerçants, d’artisans pauvres, et de vagabonds, l’insurrection est conduite par un théologien luthérien dissident, Thomas Müntzer (1489-1525). Vagabond lui-même qui, en homme d’écriture et d’action prenant la tête du parti des « pauvres laïques et paysans », prêcha une révolution sociale, radicale et violente en les appelant à se débarrasser « des princes ». « Et on l’écoute. Et les passions remuent ». Il ira jusqu’à prendre la tête d’une armée sans cavalerie, ni artillerie, avec seulement quelques bombardes que peu d’entre eux savent utiliser. Au coeur de ce soulèvement de l’homme ordinaire, il déclare, citant Daniel: « Dieu a donné le pouvoir à la communauté ».

« Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs » écrit Eric Vuillard.

Capture d’écran 2019-04-02 à 14.48.37Cette seule phrase tirée de ces faits historiques d’il y a 530 ans, donne lieu à vrai dire à cette réflexion que note l’auteur: « ça n’est jamais fini ».

Radicalité et communisme primitif, donc chez ce Müntzer. Le tout s’étant manifesté à partir d’une transmission: « Surtout, il s’en prend au latin. Il oppose la simplicité du peuple au latin, et cette simplicité n’est pas vulgaire, elle peut être convertie. La boue, c’est de l’or. Et tandis que Luther traduit la Bible en allemand, Müntzer s’adresse dans leur langue à ceux qui ne savent pas lire.
Il va plus loin que Luther. Sa messe en allemand soulève un tollé. Les gens viennent des alentours d’Allstedt écouter la parole de Dieu, des foules se déplacent pour entendre un prêtre s’adresser à eux pour la première fois dans leur langue. Dans l’église d’Allstedt, Dieu parle allemand.
Aussitôt, des ennemis se dressent. Le comte Ernest de Mansfeld promet le fer à ceux de ses sujets qui se rendraient à Allstedt écouter Müntzer. Car les ouvriers, les artisans, toute une population ignare, les bourgeois même, se pressent. On veut entendre la Parole en allemand, on veut enfin savoir ce qu’on nous racontait depuis si longtemps dans cette langue étrange : on en a marre de répéter amen et ces couplets que l’on ne comprend pas. Et ce n’est pas insulter Dieu que de lui demander gentiment de parler notre langue. »

Par ce rappel historique à couper le souffle, à la lumière de notre actualité sociale et en reliant bien volontairement les époques, Eric Vuillard soutient là l’idée que la littérature n’est pas détachée de l’histoire et donc des luttes sociales.

D.D