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Habiter l’écoute. N°520

Écrit par sur 7 mars 2012

L’écoute d’une parole, d’une musique. Il faudrait toujours dresser l’oreille. Et pour nous mettre à l’écoute, voici ce texte d’un grand disparu, philosophe du vivre ensemble, Jean Paul Dollé. Il nous parle ici de l’écoute au centre des perceptions, de l’intégration de l’audible et du visible par l’écriture et sa lecture.

« Habiter l’écoute.

Dans son livre Foucault, en hommage à l’auteur de Surveiller et punir et au scrutateur du Panoptique, Deleuze écrit que le problème que tente de résoudre Foucault, et d’une manière générale tout l’effort de pensée depuis Nietzsche, vient de la difficulté — peut-être même de l’impossibilité — de voir ce que l’on dit et de dire ce que l’on voit. Cette fatalité qui semble hanter la pensée depuis toujours, sur la malédiction qui exile dans l’invisible la parole et dans l’indicible la vision — prétexte et occasion de tous les ésotérismes et les manipulations des religions s’instituant les seules détentrices, interprètes, de l’invisible et de l’indicible m’avait toujours semblé un fait qu’aucune expérience connue n’avait à ce jour démenti. Or une récente lecture par un comédien, de textes de Paul Virilio tirés de ses derniers livres La ville panique et L’accident originel, m’ont convaincu du contraire [1]. En effet, en écoutant ces textes, ce n’étaient plus des phrases que j’entendais mais des scènes que je voyais, c’était comme si défilaient devant mes yeux des images distantes de films-catastrophe ou de BD de science-fiction, qui ressemblaient à du Bilal. Or, étrange situation, ce mouvement extrêmement rapide de flashes d’épouvante atteignait à une vitesse ultrarapide mon cerveau, la vitesse de la lumière, qui bien qu’inexistante puisque le noir régnait dans la salle et que mes yeux restaient obstinément clos, irradiaient pourtant en moi, comme si dans un état de semi transe platonicienne ma pensée aimantée par ce flux verbal se déplaçait à la vitesse de la lumière et illuminait en brisant l’obstacle de l’invisible. Cette capacité de la pensée, allumée par la parole écoutée, à franchir le mur de l’invisible me remplissait d’une euphorie incroyable et me procurait une extraordinaire jouissance. Alors la vision d’un monde apocalyptique dessiné par les mots, les phrases, les pages de Virilio, qui, quand je les lisais, seul, en tête à tête avec le sens qu’elles induisaient, pouvaient m’inspirer effroi ou au contraire me bloquer dans une dénégation de ce qu’elles voulaient dire, car je ne pouvais supporter le constat que Virilio faisait de l’état fou de notre monde, par la surabondance des affects et des percepts dynamiques qu’elle déclenchait, cette vision donc, bien loin de me terroriser, me procurait une allégresse délicieuse, quelque chose comme la joie dont parle Spinoza, quand quelque chose de vrai sur l’être lui-même est approché et compris.

Cet état de bonheur corporel procédant de la joie intellectuelle je ne l’ai jamais éprouvé au théâtre. Où pourtant des corps parlant se meuvent sur une scène et par le truchement de leurs voix produisent une action qui émeut et met en mouvement les affects et les percepts d’autres corps, ceux des spectateurs et, quand l’illusion théâtrale fonctionne, transporte dans un récit, une intrigue, qui paraissent si réels qu’ils inspirent aux entendants une intensité d’émotions qu’ils ne peuvent jamais ressentir aussi violemment, dans la vie réelle. Quand au théâtre le spectacle est si bon que précisément le spectateur s’évade du spectacle, de la salle, et même du monde dans lequel la scène est située, tout se passe comme si par un effet de quasi surréel — le réel représenté paraît plus réel que la vie quotidienne que tous, spectateurs, auteurs, comédiens sont obligés de vivre — le monde réel s’absentait pour laisser place à une autre scène, où se jouerait à l’état nu, comme apuré, l’essence de toutes les passions humaines, débarrassées de tout ce qui dans la vie ordinaire empêche leur libre épanouissement et masque donc la réalité de ce qu’elles sont dans leur pureté et leur intégralité. Au théâtre les corps parlant des acteurs font voir les passions dans le déplacement de ce qu’elles jouent. Il faut voir les passions, le monde des passions mais pas ce qui rend possible qu’il soit au monde, fait du tissu des paroles et des actions que les hommes habitant la terre, qui les a précédés, s’échangent entre eux. Le présupposé de tout théâtre c’est l’existence du monde. Or précisément nous le savons bien, depuis l’expérience inouïe du totalitarisme et particulièrement du nazisme exterminateur du peuple juif, le monde peut ne plus exister. Alors se réalise la parole nietzschéenne « Le désert croit », parole méditée par Hannah Arendt à la lumière d’Auschwitz. Car c’est « poétiquement que l’homme habite » au dire du poète Hölderlin. Autrement dit, quand tel n’est pas le cas, quand la parole vient à manquer car elle a été tue d’abord par le meurtre perpétré sur des corps, des millions de corps, ce qui entraîne l’aphasie pour tous les autres survivants, propice au régime absolu de l’ordre et du commandement mortifère qui veut le Rien, les hommes peuvent vivre comme des sous hommes, comme des bêtes. Ils peuvent survivre aussi longtemps que leurs corps peuvent supporter les conditions invivables qui leur sont faites et que fonctionnent encore les organes nécessaires à la prolongation du cycle vital, mais ils n’habitent pas le monde, ils n’habitent pas comme des hommes habitent le monde, car le monde n’existe pas (plus) pour eux et l’humain s’est perdu en eux.

C’est peut-être cela que je percevais à la vitesse de la lumière quand j’habitais les paroles de Virilio en les entendant, et qui me procuraient un tel état de bonheur euphorisant. J’habitais le monde en entendant que le monde décrit, parlé par la parole entendue de Virilio n’était plus le monde, mais que du fond même de son inhabitable quelque chose appelait à être habité de nouveau et d’ainsi (re)devenir et d’advenir au monde comme monde.

Février 2005
J. P. Dollé  »

[1] Ndlr : L’auteur évoque la rencontre du 31 janvier 2005 avec Paul Virilio autour de la lecture d’extraits de ses deux derniers livres parus à cette date, par l’acteur Alain Libolt. L’événement a eu lieu au théâtre de la Maison des cultures du monde, à l’Alliance française, à Paris, dans le cadre d’une programmation de Nadine Eghels produite par l’association « Textes & Voix ».

Les ouvrages cités:
– L’accident originel, Paul Virilio, Galilée, janvier 2005, Paris
– Ville panique, Ailleurs commence ici, Paul Virilio, Galilée, septembre 2003, Paris
– Foucault, Gilles Deleuze, Minuit, coll. Reprise, mai 2004, Paris.

Texte publié sur http://www.criticalsecret.net/

Un grand merci pour ce beau papier, qui est en fait bien plus qu’un compte-rendu d’une parole écoutée.
Habiter l’écoute. Belle occasion pour signaler « Les Polyphonies de Mars« , un événement à écouter organisé par la Maison de la Poésie de Rennes.

D.D


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