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Histoire de domination. N°617

Écrit par sur 5 février 2014

Je vous re-propose ci-après une nouvelle grande leçon de philosophie politique signée Jean-Paul Dollé. D’une pensée complexe qu’il parvient à rendre lumineuse, cette fois-ci encore. Il s’agit ici de celle du grand sociologue Pierre Bourdieu. Qui démontra la mécanique de la domination, la perpétuation des inégalités, et à quel point les hiérarchies sont enracinées dans nos cerveaux « à l’insu de son plein gré ».

Rappel. Les travaux du sociologue ont révélé l’importance des significations sexuelles, qui déterminent la division entre le « masculin » et le « féminin ». D’où découlent le fonctionnement du monde social et les formes de la domination dans les mondes du travail, de la famille, de la religion, de l’école, etc. C’est-à-dire l’institution des « identités » ou dit autrement des manières d’être un (vrai) homme ou une (vraie) femme. Voyez donc combien une nouvelle fois cette chronique tombe à pic au regard de l’actualité française.

« Histoire de domination.

A l’instar de Foucault, et aussi de Sartre, Bourdieu accorde une importance primordiale aux états de domination et d’asservissement. Ainsi, dans le livre, La Domination masculine, où il radicalise la problématique de la domination sexuelle.

Toute l’œuvre de Bourdieu est traversée par la même question : comment fonctionne la domination des dominants sur les dominés, comment et pourquoi se reproduit-elle et surtout pourquoi cette domination est-la plupart du temps-réputée naturelle et légitime par les dominés ?

Dans une série d’enquêtes portant sur l’Ecole (Les Héritiers, La Reproduction, La Noblesse d’Etat, Homo Académicus), les pratiques culturelles et artistiques (Un Art moyen, L’Amour de l’art), Bourdieu analyse les mécanismes –le plus souvent méconnus de ceux qui en sont les agents- par lesquels sont acceptées, voire désirées, les normes, les valeurs qui assurent la perpétuation de l’ordre dominant. Les élèves qui ne réussissent pas à l’école, les milieux populaires qui ne fréquentent pas les musées, les théâtres et les salles de concert, même s’ils souffrent de leur exclusion scolaire et culturelle, ne relient que très rarement leur position à un système de règles, de jugements, de comportements socialement construits pour différencier et asservir, alors qu’il se présente comme un modèle universel de distinction, transcendant toutes les classes et les groupes sociaux. Bref à la vieille interrogation de la philosophie politique sur la nature du pouvoir, la légitimité de ses différents régimes, les uns fondés sur la force et les autres sur l’autorité consentie, Bourdieu répond résolument que la question est mal posée.

En effet l’alternative n’est pas soumission de gré ou de force, car la domination s’exerce toujours avec violence, violence brute ou « symbolique ». La violence symbolique, par opposition à la violence réelle, effective, n’en est pas pour autant une violence spirituelle et sans effets réels. Bourdieu ce faisant s’éloigne de la tradition marxiste qui ne voit dans l’acceptation par les dominés de l’ordre dominant qu’un effet de l’aliénation, de la mystification de la « fausse conscience », substituant au réel de l’exploitation l’image inversée de l’idéologie. Pour lui la violence agit sur des corps, non sur des consciences et la « force symbolique est une forme de pouvoir qui s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n’opère qu’en s’appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps » (La Domination masculine).

Cette importance primordiale accordée aux effets de domination sur les corps se retrouve chez Foucault pour qui les techniques « disciplinaires » forment l’essentiel de l’art de gouverner. Chez lui aussi la distinction traditionnelle entre consensus et force tombe. Le consensus est le produit intériorisé, accepté des rapports de force. Les comportements internes, « la vie de l’âme », ont leur origine externe, dans le corps, dans l’espace. Chez Foucault le fil conducteur de ses recherches est la naissance, comme dans Surveiller et punir, des « corps dociles ». Le pouvoir modèle les corps, les soumet à des autorités invisibles. Aujourd’hui les corps semblent plus liés aux séductions du plaisir que réprimés par les dispositifs de sanctions corporelles. Une pédagogie de l’âme se met en place par l’entreprise d’une rééducation. Foucault ne prétend évidemment pas que les divers systèmes de pouvoir ont renoncé à la force, à la violence sur les corps, à la peine de mort. Il affirme seulement qu’en divers pays, pour certains milieux sociaux, la violence et la domination brutes non seulement ne sont plus indispensables mais peuvent devenir contre-productives.

Aujourd’hui le sexe est devenu un outil central dans le jeu du pouvoir et le domaine de la sexualité a été colonisé par des sciences humaines (démographie, économie politique, psychanalyse) qui produisent le savoir et le contrôlent. Dans cette situation la politique devient une technique qui se sert des différents savoirs spécialisés du plaisir et du contrôle.

Dans son dernier livre, La Domination masculine, Bourdieu radicalise cette problématique. En effet pour lui la vision androcentrique, « phallonarcissique » -particulièrement prégnante dans les pays méditerranéens –dévoile de manière crue le principe même de la légitimisation de la domination. « La force particulière de la sociodicée masculine, dit Bourdieu, lui vient de ce qu’elle cumule et condense deux opérations : elle légitime une relation de domination en l’inscrivant dans une nature biologique qui est elle-même une construction sociale naturalisée. »
Exemple parfait du mécanisme d’asservissement fatal. La dominée applique des catégories construites du point de vue du dominateur aux relations de domination, les faisant ainsi apparaître comme naturelles. Bourdieu évoque à cet égard les descriptions de Virgina Woolf qui détectent sous les comportements de soumission féminine la présence de schèmes de perception, d’appréciation et d’actions masculins qui ont pour fonction précisément de les dévaloriser.

On reconnaît bien sûr dans cette dénonciation de la naturalisation des processus historiquement datés de discrimination sexuelle des échos des analyses du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Le biologisme sert depuis toujours d’arme dans la guerre des sexes et le fameux « On ne naît pas femme, on le devient » fut le signe de ralliement pour le second assaut féministe du siècle contre le despotisme patriarcal.

Bien que Sartre reconnût lui-même qu’il avait largement profité de son aura intellectuelle pour perpétuer à son profit des comportements phallocratiques, Bourdieu est bien injuste à son égard quand il lui reproche d’avoir substantialisé le pouvoir chosifiant du regard sans prendre suffisamment en compte les effets de domination sexuelle impliqués dans le fait que dans une société dominée par les hommes l’être féminin se réduit à « l’être perçu », de telle sorte que seules les femmes seraient habilitées à s’écrier « L’enfer c’est les autres, hommes ». Dans son démontage acharné des postures de domination et d’apprentissage de la soumission, Sartre a déconstruit les procédés d’acculturation sous forme d’incorporation de réflexes, d’émois, de phobies qui structurent la personnalité des futurs chefs ou des futurs parias. Qu’on se souvienne seulement de L’enfance d’un chef ou de St Genet comédien et martyr. Le pouvoir et l’exclusion de l’enfermement s’inscrivent dans le corps dès le plus jeune âge.

Bien sûr on objectera à Bourdieu, comme on a objecté à Foucault et à Sartre, que tout, dans le monde, ne se résume pas aux états de domination et d’asservissement. Il existe au moins une situation, l’amour, qui échappe à cette norme ordinaire des rapports sociaux et humains. Ces trois auteurs n’en disconviennent pas, précisément parce que l’amour est un événement extraordinaire, asocial, antisocial. Il n’empêche, Bourdieu le sociologue, désillusionné sur les faux prestiges et informé sur les vraies oppressions, a le mérite de repolitiser les souffrances et les malheurs engendrés par l’espace collectif, ce qui peut permettre de privatiser les joies et les bonheurs ! »

Jean-Paul Dollé- Le Magazine littéraire-octobre 1998-N°369

Hum! J’ouvre la parenthèse. Sans vouloir gâcher l’idée.

Tenez! Laissons plutôt la parole à Pierre Bourdieu lui-même. Qui dévoile ici les mécanismes de la domination liés aussi au « capital culturel »:


Apprendre à mieux le connaître par ce qui ressort de lui lors de cette conversation filmée:

Ainsi que par le film qui lui est consacré La Sociologie est un sport de combat:
http://www.youtube.com/watch?v=aukfnAfFZ7A
Enfin pour en approfondir sa pensée, par ces cinq entretiens (1er à 00:00 – 2ème à 28:40 – 3ème à 57:21 – 4ème à 1:24:33 – 5ème à 1:51:46):

Documents éclairants de bout en bout. Qui nous invitent à en faire bon usage. Donc à en « utiliser pleinement les marges de manoeuvre laissées à la liberté, c’est-à-dire à l’action politique » (P. Bourdieu dans La misère du monde). Au regard de l’actualité française peu portée sur la fraternité sociale, ça peut pour l’occasion s’écouter en public. Comme une invite à braver le repli sur soi.

Bon, sans vouloir trop gâcher l’idée, j’ajoute que pour Jacques Rancière la prise en considération des déterminismes sociaux tels que Bourdieu les énonce, ne peut que nous enfermer dans le cercle de la domination et de l’impuissance. Pour sa part, il refuse cette lecture déterministe et postule l’égalité réelle de tous.

Tenez! une dernière chose. Une question. En quoi ce véritable « outil » -que sont les travaux de Pierre Bourdieu (dont l’œuvre est traduite en 34 langues, il est le sociologue le plus cité au monde)- tombe-t-il autant à pic au regard de l’actualité française? Eh bien, l’édition 2014 du Festival Raisons d’agir qui se tient en avril à Poitiers tentera d’y répondre.

Sur ce, je ferme la parenthèse.

D.D


Les opinions du lecteur
  1. Françoise   Sur   6 février 2014 à 8 h 11 min

    Tu vois, partout où dans la chronique, on lit « domination masculine », on peut remplacer par « domination blanche » ou, disons…. »domination occidentale »…mêmes mécanismes…(Il faut dire que je lis actuellement « La haine de l’occident » de Jean Ziegler…d’où cet écho…).
    « J’habite une blessure sacrée
    J’habite des ancêtres imaginaires
    J’habite un vouloir obscur
    J’habite un long silence
    J’habite une soif irrémédiable
    J’habite un voyage de mille ans
    J’habite une guerre de trois cents ans
    […] »
    Aimé Césaire, « Calendrier lagunaire », « Moi, laminaire. »

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