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« Homme replié-déplié ». N°573

Écrit par sur 27 mars 2013

Une fois de plus je rebondis avec joie sur l’extrait que reprend Françoise sur son site Lieux-dits.eu à partir du dernier livre de Jean-Christophe Bailly  » La phrase urbaine »:

« Habiter, ce n’est pas seulement pouvoir être chez soi à l’intérieur de quelques murs, c’est pouvoir projeter hors des murs, entre eux, dans leur jeu labyrinthique, un procès d’identification et de partage. La maison n’est pas seulement le repli (elle peut et doit le rester), elle est aussi l’unité de base, l’unité commune du dépliement : l’homme ainsi replié-déplié, ainsi ouvert, n’est peut-être ni l’animal politique d’Aristote ni l’homme habitant poétiquement la terre de Holderlin, ni leur conjonction, il n’est peut-être même pas le citoyen, mais il en contient la possibilité, le germe, il a devant lui un champ qui s’ouvre. »

Le champ qui, devant lui, s’ouvre, parlons-en. J’en vois un. Qui, en terme de « dépliement », se résumerait à l’ouverture d’un carnet d’entretien de la maison ou du logement. Rien de grave. Pour en dire plus, je vous mets dans la confidence. Ainsi je fais part à mi-voix, tout crâne étonné, de quelques échos valables d’une réunion de commission de travail au cours de laquelle il fut question de mettre au point un carnet d’entretien pour nos lieux d’habitation au même titre qu’il en existe pour les bagnoles. De façon à ce que l’habitant sache « enfin » gérer son habitat comme il gère son véhicule. Pas moins. Un carnet qui serait transmis d’un résident à l’autre, facilitant est-il dit, l’appropriation et l’entretien courant d’un logement par son occupant. Son nom: le carnet de santé de l’habitat.

Sans nier le souci de pérennité, c’est pas grand chose. Trois fois rien. En fait d’entretiens. Alors qu’est-ce que l’Etat a à faire là-dedans ? Impressionnant comme urgence. Pas un hasard non plus. Si l’ustensile apparaît un peu saugrenu aux yeux de ceux qui ont une attache affective à leur lieu de vie, maison familiale ou repli ou refuge personnel aménagé à son image, qui classent assez généralement leurs factures dans un dossier approprié, à l’ancienne, ce carnet apparaît plutôt destiné à ceux-là (qui représentent la majorité des transactions) qui investissent ou spéculent en misant sur les logements ou demeures qu’ils comptent céder à meilleur prix au bon moment. Le logement « produit ». Dit clairement, ce carnet deviendrait l’élément essentiel d’accompagnement de la vie du bâtiment. Plus facile à prendre en charge. A savoir le suivi des travaux de mise aux normes, comprenant une symphonie de labels et documents (plans, matériaux, consommations, entretien des systèmes, diagnostics techniques obligatoires en cas de vente, renseignements sur les artisans intervenus au domicile…). Le tout « dépliement » attesterait de « la valeur patrimoniale ». L’acheteur cherche à savoir. Pour mieux voir. Quoi ? S’éclairer la lanterne.

Travailler à cette idée de « carnet de santé » pour logements neufs ou existants, individuels ou collectifs, correspond aussi pleinement par ailleurs, à la dite « mobilité » du travail. De qui vient l’idée? Nulle connaissance. Elle flottait dans l’air du temps. Et le temps est le temps. Plutôt du côté des possédants, évidemment. A l’aise partout. Qui se poussent du coude. L’administration suit. Tout se combine. Si j’ose dire.

« L’homme habite poétiquement la terre » disait autrefois Holderlin. Bailly en le citant, garde espoir. En quelque sorte. Espérons. L’espoir luit. Le philosophe Jean-Paul Dollé, de son vivant professeur à l’école d’architecture de Paris-la Villette, s’interrogeait cependant: est-il encore possible d’habiter poétiquement quand « Nulle part mieux que dans l’˝immobilier˝ ne se montre cette transmutation métaphysique qui transforme la chose en ˝produit˝. En effet, pour que l’immobilier devienne une activité hautement rentable, il faut qu’au préalable se modifie radicalement la conception que les mortels se font de l’essence de l’espace et changent en conséquence leur manière d’habiter sur terre et de construire leur habitat. »

Quant à « La phrase urbaine », sans froisser Bailly je dirai qu’entre barres et tours, le côté « homme replié-déplié » se remarque plutôt en-cartonné-en-plastiqué dans un mètre carré en quelques recoins oubliés, corps fugitif à l’horizontal ou de travers entre deux courants d’air où la mort est nichée par là. Ou matière première pour marchands de sommeil, saloperie de corps sans clés en poche qu’il faut bien caser quelque part. Ou saisi par le froid, la tête en morceaux, corps replié tout à fait fauché. Mais c’est une toute autre histoire de « carnet de santé ». Et Dollé avertissait: « L’absence de lieux pour habiter précède souvent l’absence tout court. »

D.D


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