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Jean-Paul Dollé, « Politique de la peur. »

Écrit par sur 25 mars 2021

Disparu il y a tout juste dix ans, Jean-Paul Dollé était un philosophe urbaniste. Il a écrit Le Territoire du rien (Editions Lignes, 2005), un livre très important. Entendu à Rennes à l’occasion des Rencontres d’été sur le thème « Penser l’actuel » organisées par la librairie rennaise Planète Io en août 2010, nous avions capté sa conférence – à écouter ici– qui présentait son dernier ouvrage L’inhabitable capital. Depuis nous l’avons abondamment cité dans ces Chroniques – à lire ici-même. En ne manquant jamais d’y glisser ce lien indispensable avec la page de Lieux-dits – à retrouver – qui lui est consacrée. Pour cette raison: Jean-Paul Dollé développait une pensée qui nous parle : celle de l’ETRE AU MONDE, l’habiter pleinement. Celle évidemment aussi de l’ETRE ENSEMBLE ici et maintenant. Paul Virilio a dit de lui « qu’il était un si grand professeur ». C’est bien à ce titre que nous avons regroupé ici un ensemble de Chroniques qui reprennent ses textes publiés dans la presse. Au temps de ses aventures éditoriales. Qui devaient être, je suppose, un prolongement de ses cours. Ces textes – qui sont pour certains introuvables ailleurs- restaient néanmoins dans notre site noyés parmi les autres pages, donc difficiles à trouver. Arrachés à l’oubli -sans toutefois les extraire de nos Chroniques pour cela, car nous n’en détenons aucun droit particulier de publication, celle-ci nous paraissant cependant justifiée par le caractère d’information sur l’oeuvre de cet auteur-, ces textes participent d’une école de pensée –la sienne- qui reçoit toute notre sympathie. Il est dit de lui qu’il avait la capacité à inscrire sa philosophie dans le lieu. « Ce lieu du corps, celui de la cité et du « vivre ensemble «. Dans ce cas, ici-même peut en être un autre : s’ajoutant à la liste, voici un texte nouveau en ce qui nous concerne « Politique de la peur » paru dans la revue Lignes 2004/3 (n° 15)

« Politique de la peur.

Parler de politique de la peur, n’est-ce pas énoncer ni plus ni moins une lapalissade et faire preuve de redondance ?

Ne savons-nous pas depuis Hobbes que gouverner c’est gouverner par la peur, le fondement naturel du Droit et de l’État résidant dans la peur de la mort violente ? Au commencement donc, il y a l’effroi, car au fond de l’homme gît le mal, c’est-à-dire qu’au fond de l’homme il y a de l’inhumain, autrement dit l’envie de meurtre (Freud trois siècles plus tard parlera de pulsion de mort). D’où le rôle paradoxal de l’État Léviathan, quadruple figure de l’homme, du Dieu, de l’animal et de la machine : celui de représenter de l’inhumain, dans lequel l’homme en tant que réceptacle du mal absolu, doit projeter sa part maudite pour s’humaniser. La peur panique qui étreint tout homme est à double entrée : peur que n’importe qui soit le tueur de n’importe qui, c’est-à-dire que chacun puisse être tour à tour tueur ou tué. Face à ce Souverain Mal qu’est la mort « plus de mort », à savoir la mort violente, Hobbes n’oppose pas un Souverain Bien sous la forme, classique depuis Aristote, du bon gouvernement mais, chose tout à fait nouvelle, indice d’un pessimisme métaphysique radical sur la condition humaine, il invente une figure mythique monstrueusement humaine – le Léviathan –, dans laquelle les hommes se projettent, seule manière paradoxale pour eux de s’humaniser. En effet, ce qu’ils ont de monstrueux en eux, ils le reportent sur le pouvoir politique qui concentre en lui le mal radical, la terreur pure, objet de la peur maximum, qui a pour avantage de faire oublier aux hommes la peur qu’ils ont de la mort. Le gouvernement n’est donc en son essence que contre-violence préventive. Au sens propre il est terreur, car il n’a d’autre légitimité que de terroriser ceux qui administrent la mort violente à leurs semblables et, de ce fait même, les terrorise. En fait, l’État terreur concrétise le destin des hommes, celui d’une guerre sans fin de tous contre tous qui ne peut s’arrêter momentanément que pour autant que tous acceptent d’être terrorisés par plus terrorisant qu’eux. Ainsi peut être promue la seule égalité possible entre les mortels : l’obéissance absolue envers le Léviathan qui terrorise.

On comprend pourquoi Hobbes est devenu le théoricien préféré de tous les partisans de la politique de la peur, qui s’émancipent des règles élémentaires protégeant les libertés publiques, au motif de « terroriser les terroristes », comme le claironna en son temps l’illustre ministre de l’Intérieur Pasqua. Il va sans dire que leur politique répressive se fiche du tiers comme du quart des considérations morales et métaphysiques de Hobbes qui donnent à son œuvre une sombre grandeur.

En effet, s’il est bon de ne jamais oublier que c’est la peur qui est au fondement du contrat, base de tout pacte républicain et du consensus démocratique, et que Hobbes a le grand mérite de tempérer toute possible euphorie démocratique en assignant à ce régime du vivre ensemble sa vraie place – modeste mais absolument nécessaire –, celle de se substituer à la vie naturelle – « misérable, sale, animale et brève » –, il est évident que la politique répressive mise en œuvre par les gouvernements des pays capitalistes, vainqueurs de leur confrontation avec le camp socialiste, obéissent à de tout autres motifs que la défense de l’intégrité corporelle des citoyens, autrement dit de l’Habeas Corpus. Les politiques dites de sécurité mises en œuvre par le gouvernement Raffarin en France, et celles conduites sur le plan international par les USA, répondent à de tout autres mobiles, qui participent d’une stratégie globale que l’on pourrait désigner comme celle de « l’état de guerre permanent ».

Pour imposer sur la terre entière cette stratégie de « l’état de guerre permanent » – ce en quoi consiste la globalisation appelée improprement mondialisation –, il faut que les dominants imposent l’idée que, lorsqu’ils attaquent un ennemi, ils ne font que riposter, et que lorsqu’ils répriment un groupe social, ils ne font que sanctionner des délits. Autrement dit, ils se présentent toujours dans la posture de l’agressé sur la défensive qui, en dernière extrémité, recourt à la force légitime, bras armé du (bon) droit.

Pour comprendre cette stratégie il faut analyser les conditions et les circonstances de l’apparition de cet « état de guerre permanent » et déconstruire les mécanismes et les procédés de la construction d’un état de phobie généralisée, forme moderne de la peur hobbesienne du « plus que mort », à l’époque de la domination actuelle de l’ordre marchand.

« L’état de guerre permanent » est mondial, mais ce n’est pas une guerre mondiale comparable à la Première ou la Deuxième Guerre mondiale, car il peut se dispenser de recourir aux moyens extrêmes mis en œuvre pendant les deux guerres mondiales ; ni même comparable à la guerre froide, car le vainqueur de la guerre froide a gagné par k.o. debout. La défaite du camp socialiste ne signa pas la fin d’une guerre perdue, mais manifesta que le désir de la marchandise avait définitivement triomphé du désir de révolution. Un autre monde était impossible. N’existait qu’un seul monde, celui de la domination marchande. La réunification de l’Allemagne illustra spectaculairement cette aspiration des peuples à habiter ce monde unifié où pouvait être satisfait le désir de marchandise et accessible la jouissance qu’elle procurait. Tous voulaient s’inclure dans ce monde, y compris et peut-être surtout ceux qui, exclus, ne se battaient plus pour l’abattre mais pour s’y intégrer.

Dans ces conditions, « l’état de guerre permanent » qui se substitue aux guerres mondiales dans le monde unifié de la marchandise doit présenter tous les conflits comme mettant aux prises, non pas des États ou des peuples ennemis, mais des « États voyous » ou des « bandes internationales criminelles », des associations terroristes multinationales, contre la « communauté internationale », violant de ce fait la légalité internationale, ou se livrant à des crimes de guerre ou pire à des crimes contre l’humanité. Bien entendu il ne s’agit pas de nier qu’il y a des États dictatoriaux, totalitaires, coupables de génocides et d’atrocités en tous genres – la Serbie de Milosevic et l’Irak de Saddam Hussein en étant les derniers exemples, qui ne seront pas malheureusement les derniers à sévir dans notre monde globalisé –, ni que la nébuleuse terroriste islamiste commet des crimes contre l’humanité. Ce qu’il s’agit d’analyser, c’est la manière dont la guerre a momentanément disparu du langage politique dans les pays capitalistes démocratiques au profit d’une terminologie relevant soit de la criminologie, soit du droit pénal, soit de l’humanitaire.

En effet « l’état de guerre permanent », c’est « l’état d’exception » auquel sont contraints les États démocratiques quand ils sont attaqués par des ennemis qui ne respectent pas les règles de la guerre mais ont recours à la subversion violente et se servent de la terreur – minoritaire – pour s’emparer du pouvoir ou, pire encore, installer le chaos. Face à cette violence pure, dont les motifs politiques rationnels sont absents, puisque aucune revendication précise ni aucun but de guerre n’est énoncé, si ce n’est l’expression d’une haine totale et le désir de destruction de la démocratie, « l’Occident, les croisés et les Juifs » dans le cas de l’islamisme radical, ou le capitalisme dans le cas des mouvements d’inspiration plus laïque, les pays démocratiques sont amenés à enfreindre la légalité de l’état de paix et à restreindre considérablement le champ des libertés publiques. Le paradoxe de cet « état de guerre permanent », c’est qu’il n’est pas la guerre, dont la durée est forcément limitée et qui se conclut nécessairement par une négociation y mettant fin ; il peut par conséquent se perpétuer de manière illimitée. Le paradoxe du moment de l’histoire que nous vivons, c’est que l’insécurité ayant fait place à la guerre – en France il n’existe plus comme naguère un ministère de la Guerre, mais un ministère de la Défense nationale –, ce n’est plus de belligérance qu’il est question, mais d’opérations de sécurisation ou d’interposition. La France, encore une fois, avait montré la voie avec la « pacification » en Algérie qui masqua mal, mais longtemps – sept ans – la guerre qu’elle fit à la majorité du peuple algérien. Ces opérations de « sécurisation », de « pacification », doivent être les plus courtes possible, exceptionnelles, puisqu’elles ne visent pas à changer la situation – comme les anciennes guerres qui visaient à obtenir un gain politique et à transformer l’état du monde –, mais à la maintenir en l’état (de fait) avant que des « terroristes », appuyés plus ou moins par des États voyous, essayent de déstabiliser cet état de paix recouvrée. Il faut donc « neutraliser », « éliminer » cette minorité malfaisante qui agresse et terrorise la majorité des amis de la paix. C’est l’affaire de peu de temps, le temps d’une opération « coup de poing » ; et si l’opération se prolonge un peu plus longtemps que prévu, ce n’est l’affaire que d’un « dernier quart d’heure », c’est-à-dire presque rien en regard de la quasi-éternité de la permanence du monde unifié et pacifié constitué par la « communauté internationale ». Mais, malheureusement, ces quarts d’heure se répètent souvent, et un peu partout, de sorte que « l’état de guerre permanent » mondial dessine une étrange figure de régime de temporalité : le permanent de la paix troublée, l’éphémère répétitif de l’insécurité.

Cette insécurité, bien entendu, existe à l’intérieur de chacun des États « démocratiques » capitalistes, en butte à l’attaque de terroristes, ou plus exactement du Terroriste. De la même façon que personne ne peut nier qu’il existe une mouvance islamiste terroriste, personne ne peut nier qu’existent des criminels, des délinquants dans les pays démocratiques, qui agressent, volent, violent, tuent, terrorisent des civils, des innocents, et qu’il est donc normal que l’État démocratique les réprime et les empêche de nuire.

Mais, de même que, paradoxalement, le déni de la guerre entre des puissances ennemies depuis la chute du mur de Berlin, a promu un « état de guerre permanent » et illimité, le déni de la lutte des classes dans les pays capitalistes a criminalisé toute action politique qui visait ou, plus exactement, avait visé au renversement révolutionnaire de l’État existant. Cette criminalisation de la lutte révolutionnaire a momentanément réussi. Les anciennes classes dangereuses ont disparu ; restent des individus, des groupes, des bandes dangereuses.

De la même façon que, dans l’affrontement communauté internationale (dirigée par l’hyperpuissance capitaliste USA)/Terrorisme, l’enjeu n’est pas – n’est plus – comme il put l’être un court instant, à l’époque où pouvait se penser – à défaut de se réaliser – la révolution mondiale, la lutte à mort entre l’ancien monde et un autre monde à créer, mais la domination de ce seul monde-ci existant ; de la même façon, dans la confrontation entre les forces de l’ordre garantes de l’ordre social et les délinquants et les hors-la-loi, les adversaires se battent pour la même chose, la possession des mêmes biens. Ce qui les oppose c’est la place qu’ils occupent dans la société et non pas – non plus –, comme au temps de l’affrontement classe contre classe, l’acceptation ou le refus de la société. C’est la même société qu’ils veulent, celle qu’exaltent les films d’Hollywood ou les sit-com et autres gangsta rap. Entre magnats et parrains, la frontière est perméable, et ce n’est certes pas un hasard si l’odyssée de la mafia joue le même rôle aux USA que celui que jouèrent, pour les pays de la vieille Europe, les chansons de geste. Gangsters, show-biz et big business s’entremêlent à l’âge mafieux du capitalisme financier. Argent « propre » et argent « sale » se retrouvent dans les mêmes places financières et les mêmes paradis fiscaux. Les petits caïds ou les lascars des banlieues mélangent sans aucun problème dans leurs mythologies des figures qui peuvent paraître au premier abord inconciliables, mais qui sont tout à fait normales pour eux – de Ben Laden ou de gangsters, de beaux mecs flamboyants. De toute façon, il s’agit pour eux d’être les plus forts, de dominer territoires et bandes, de posséder bagnoles, fringues, villas comme dans les films, femmes esclaves, et quelques fois, pour la bonne bouche, de sadiser les complices et de terroriser les concurrents. Il est bien loin le temps où les anarchistes pensaient que les délinquants étaient des prolétaires abusés qui avaient momentanément choisi une voie erronée de révolte contre les vrais criminels, c’est-à-dire les bourgeois, et qu’ils pouvaient être réintégrés dans le combat commun émancipateur pour les vraies valeurs, forts d’une expérience d’illégalisme précieuse dans le combat révolutionnaire. La perspective s’est totalement inversée aujourd’hui et ce qui reste de prolétariat dans les cités penche plutôt du côté de ce que Marx appelait le Lumpenproletariat, sans aucune tradition de lutte collective, mais au contraire fasciné – au point d’en devenir au besoin l’auxiliaire zélé – par le mode de vie de la fraction la plus voyante et la plus corrompue de la classe possédante. Comparaison pour comparaison, la situation en France ressemble plus à celle des années de l’Empire de Napoléon III où, après la défaite sanglante de la révolution de juin 1848, la classe ouvrière parisienne vaincue pour longtemps, Napoléon III put rassembler sous son nom et dans ses entreprises factieuses contre la république bourgeoise, l’avant-garde spéculative et aventurière du capitalisme et la pègre, composée d’une partie de la bohème barricadienne reconvertie dans le banditisme et les chômeurs en mal d’argent vite gagné, reconvertis en hommes de main prêts à toutes les tueries.

À l’ère de la postmodernité hyperindividualiste, dans un ex-pays colonial comme la France, l’ancienne classe ouvrière – dont l’unité fragile, jamais réellement existante mais imaginairement promue par la mission émancipatrice que lui avaient assignée les partis et les syndicats qui s’en étaient institués les représentants – s’est définitivement scindée entre, d’une part, sa partie protégée, relativement éduquée, suffisamment qualifiée pour conserver un emploi à l’âge du capitalisme postfordiste et, pour l’essentiel, de vieille ascendance française ou européenne et, d’autre part, sa partie émigrée, venue de l’ex-empire colonial, peu ou mal intégrée, anciens O.S., manœuvres devenus chômeurs de longue durée, dont les enfants n’ont d’autre destin que de reproduire leur vie en pire. Le fossé s’est définitivement creusé, alors que la proximité spatiale est restée très forte et les références à la même société de consommation de masses identiques.

Il en résulte une nouvelle conflictualité de proximité qui explique et en même temps engendre une violence diffuse et une phobie généralisée, terreau et prétexte sans fin d’une dialectique agression-répression, qui est à l’insécurité intérieure et au pouvoir de l’État en sa fonction judiciaire et policière ce que le terrorisme et le climat de « l’état de guerre permanent » est à l’état de défense.

La carte des quartiers excentrés des villes et de leurs périphéries banlieusardes est immédiatement parlante. La contiguïté des zones pavillonnaires et des cités, des barres et des grands ensembles, raconte le déchirement du tissu social et, particulièrement, la déstructuration des classes populaires, sur laquelle prospèrent criminalité, peur endémique d’une délinquance au quotidien et manipulation de cette peur, transformée en phobie généralisée du contact, repli sur soi (famille, tribu, secte, communauté), utilisés tour à tour par l’extrême droite fascisante, distillant son racisme, son antisémitisme et sa xénophobie ordinaires, et son double raciste, sexiste, communautariste, imposant sa dictature tribale et sa loi du silence aux populations émigrées marginalisées, au nom d’une prétendue loi divine coranique, supérieure à la loi républicaine des mécréants.

Cette disparition de la culture ouvrière, forgée par le mouvement ouvrier et révolutionnaire, replonge les individus de ces classes populaires, désafiliés, désorganisés, en proie à l’insécurité sociale, dans la grande peur dont parlait Hobbes, celle du retour possible à la vie « misérable, sale, animale et brève », où le danger de la mort violente, la mort « plus de mort », est omniprésent. Dans les démocraties libérales d’après la chute du mur de Berlin et de l’effondrement du totalitarisme soviétique, la peur a changé de camp. Les classes dirigeantes n’ont plus affaire à des classes dangereuses dont elles auraient à redouter qu’elles remettent en question leur pouvoir, ou qu’elles les obligent à des concessions substantielles pour maintenir le statu quo. Elles ont la situation bien en main ; mais pour parfaire leur victoire, historiquement acquise pour une période que rien, dans un avenir humainement prévisible, ne semble pouvoir remettre en question, elles feignent d’avoir toujours en face d’elles un ennemi intérieur implacable, qui ferait peser sur l’ensemble de la société un danger mortel, l’hydre d’une insécurité généralisée, touchant tous les citoyens – et d’abord les plus pauvres –, dont seul un État fort peut venir à bout. Pour ce faire, il faut transformer les vaincus de la guerre sociale – les perdants de la phase de l’hyperlibéralisme – en victimes du crime, victimes si ce n’est réelles, du moins potentielles, dont la première liberté, celle de circuler librement, et dont le premier bien, celui de leur corps, peuvent être garantis et sauvegardés uniquement par un pouvoir qui a la volonté et la force de surveiller et de punir ; de réprimer, de condamner, d’enfermer les coupables, les « dangereux ».

Cette nécessité et cette exigence sont d’autant plus impérieuses pour les classes populaires que, dans cette société atomisée, où les solidarités de métiers, de groupes et de voisinages ont disparu avec la décomposition des anciennes formes de sociabilité créées dans le combat contre les patrons et les autres aspects de l’oppression, ou ont été détruites ou dévitalisées (syndicats, associations, partis, etc., réduits à leur squelettes bureaucratiques ou confinés dans des revendications catégorielles), ne restent plus que l’État et sa force publique pour se protéger contre les violences produites par l’individualisme et sa forme dégénérée de guerre de tous contre tous.

Telle est du moins la doxa à laquelle il faut croire, à défaut d’avoir réellement fait l’expérience de cet état de menaces, pour adhérer à la politique de la peur, c’est-à-dire à la gestion des passions phobiques, compatible avec le développement de l’ordre marchand et de sa domination sur l’ensemble de la vie sociale. Cette nouvelle « gouvernance » correspondant à l’âge de la marchandisation globale du monde suppose et impose la mainmise la plus totale possible sur l’imaginaire. C’est pourquoi la politique de la peur n’implique nullement qu’il existe un danger réel, encore moins que la mort violente rôde à tous les coins de rue. Il suffit de faire croire que toute agression tend vers une mise à mort et que la violence diffuse exprime une guerre à l’état latent, une insécurité généralisée. C’est précisément ce que peut provoquer la phobie, qui n’a aucun besoin d’un objet réel pour exister, à qui il suffit, pour qu’elle apparaisse et se développe, que l’image d’une menace, d’un danger, d’une agression, soit suffisamment prégnante ; elle occasionne alors les mêmes effets et les mêmes comportements que si cette menace, ce danger, cette agression s’étaient réellement produits.

On saisit pourquoi politique et médias ne font plus qu’un, si tant est que pouvoir et image se soient jamais distingués, puisqu’on ne voit jamais que ce que l’on croit, alors que tout (le pouvoir) est fait pour faire croire que l’on ne croit que ce que l’on a vu. La politique de la peur repose sur un axiome : l’obéissance est d’autant plus facilement obtenue de la part des sujets que ceux-ci pensent pouvoir être débarrassés de leur peur par un pouvoir qui leur accorde protection à proportion de leur accord volontaire. C’est le secret de la servitude volontaire. Le prince est tout-puissant de l’impuissance acceptée de tous. Ce consentement à l’impouvoir est le prix à payer quand la conservation de soi – le narcissisme primaire selon Freud – devient le suprême bien. Le narcissisme de masse, qui affecte nos sociétés dites improprement de consommation, où les marchandises deviennent les fétiches et les prothèses de l’incomplétude structurelle humaine, déniée par un rêve de toute-puissance du moi, en quoi se résume et se résout l’individualisme, cette fiction imaginaire produit, comme son double obligé, la servitude volontaire de tous.

La phobie d’une mort fantasmée produit la réalité d’un pouvoir assujettissant des assujettis consentants. Tel est le ressort de la politique de la peur ! Plutôt vivre à genoux que de mourir debout !

Est-ce ainsi que les hommes vivent ! »


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