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Jean-Toussaint Desanti, pour « un retour sur ce corps vivant ! » N°1045

Écrit par sur 18 mai 2022

Impossible de vivre sans combattre…

Jean-Toussaint Dessanti, philosophe, entretien « Nous vivons au XXIè siècle depuis 30 ans! » paru dans Ouest-France le 5/12/1999.

A rebours de la chronologie des médias, c’est en enquêteur-archiviste en quelque-sorte, après époussetage et rencontre fortuite en bout d’étagère, que je tente ce jour de ressusciter une coupure de presse un peu jaunie. Après l’avoir relue instinctivement.

Il s’agit d’une page de Ouest-France du 5 décembre 1999, consacrée à un entretien sur le bilan du XXe siècle avec Jean-Toussaint Desanti, philosophe du dialogue plutôt que de l’écrit, l’une des figures clés de la pensée contemporaine d’alors.

Entretien qui porte le titre et sous-titre: « Nous vivons au XXIè siècle depuis 30 ans ! Déjà bien entamé, le prochain millénaire, nous assure le philosophe Jean-Toussaint Desanti… » Et continue à nous avertir de ne pas baisser la garde.

Si ce millénaire est déjà plus qu’entamé – dans tous les sens du terme-, eh bien vingt-deux ans après avoir déposé cette feuille fertile dans un endroit isolé le temps d’une si longue solitude, j’ai juste envie de la basculer d’une étagère à l’autre. De mon étagère, bois confectionnée main, à celle numérique en lui donnant un corps virtuel. Voyez le contraste ! Des idées claires continuent à y être dites quoique cette fois en publication posthume. Pour un retour sur ce corps vivant !

D.D

« Contrairement à beaucoup d’autres, vous ne vous enthousiasmez pas à l’idée d’atteindre bientôt l’an 2000…

-Entrer dans un millénaire ne veut rien dire. La date inscrite au calendrier, 1er janvier 2000, est une mesure du temps relative et conventionnelle. Autre chose est de penser selon les époques. Le XXème siècle avait commencé à la fin de la Première guerre mondiale. Il s’est achevé dans les années 70. Nous vivons depuis 30 ans dans le XXIème siècle !

Quels bouleversements nous ont fait basculer dans le XXI siècle ?

-Si l’on doit absolument fixer des dates et des faits, le XXIe siècle a commencé en 1974, avec le choc pétrolier. Jusqu’à cette date, nous avons cru que notre salut dépendait de l’industrie. Les mines, la métallurgie et tous les moyens de production massifs se sont écroulés. Les moyens de communication, les techniques d’information et les services sont désormais le moteur de nos sociétés. Notre rapport au monde, notre relation aux autres, même nos actions ont changé de nature. Les années 2000 ne seront que le déploiement de cette mutation.

Changement de nature, mutation… Qui est donc cet homme du XXIè siècle que nous sommes sans le savoir ?

-Observez l’artisan qui fabrique un objet : il travaille un matériau brut, il regarde le bois, touche la pierre, suit les nervures. La façon dont il entame le bois est décisive pour la suite de son travail. Il est en dialogue avec la matière. Prenez maintenant l’employé de banque qui gère le portefeuille de ses clients. Voit-il ses clients ? Non. Il ne connaît que les codes. Voit-il les biens de ses clients ? Non. Quel est son environnement ? Un ordinateur, qui renvoie à une multiplicité infinie d’informations. Voyez le contraste. L’homme du XXIè siècle a perdu le corps de l’autre. Il sait très bien que tous ses clients ont une maison, une famille… Mais il reste au niveau de l’information abstraite. Il n’y a plus de corps à corps.

Quel danger craignez-vous ?

-Il pourrait y avoir danger si les technologies ne font pas retour sur ce corps vivant, si nous ne nous vivons plus que comme corps virtuel. Nous risquons alors de traverser une grave crise des valeurs. Comment les rapports d’homme à homme vont-ils se reconstituer ? Comment maintenir la parole et l’écoute ? Nous devons préserver la personne. Cette valeur que le XXè siècle a déposée dans notre mémoire.

Un XXè siècle qui s’est pourtant attaqué plus qu’aucun autre à l’humanité. Vous vous êtes d’ailleurs engagé très tôt dans la Résistance… Quel bilan tirez-vous de ce siècle ?

-De la guerre d’Espagne à la Seconde guerre mondiale, tous les combats du XXè siècle ont été marqués par la lutte contre le fascisme. Avec ce visage très particulier : celui de l’occupant nazi, des camps de concentration, de l’antisémitisme, et de la Shoah. Lutter contre ces horreurs était une nécessité de la vie même. Il était impossible de vivre sans combattre. En face, se construisait l’Union soviétique. Tout cela était un peu mythique mais l’occupant était là. La bataille de Stalingrad, en novembre 42, a changé la couleur de l’histoire. Les procès de Moscou, le pacte germano-soviétique… Le passé a été oublié. Je me suis engagé au PC…

Un regret?

-On n’échappe pas à l’histoire. Il faut subir l’expérience pour apprendre. Est-on jamais à la hauteur de l’histoire ? Mais aujourd’hui, comment construire une histoire ? Les nouvelles technologies nous immergent dans l’instantané. Elles confondent les signes et la réalité. Je crains que nous ne perdions la conscience même de notre humanité.

La vitesse et la multiplicité des échanges avec des pays très éloignés ne nous font-ils pas au contraire découvrir l’autre, tous les autres?

-C’est la grande illusion ! Nous croyons vivre tous dans un même monde, au même moment. Seuls les physiciens vivent à la même heure. Imaginez-vous en train de parler, par téléphone portable, avec un ami perdu au fond de l’Amazonie. Il vous décrit la situation. Comment réagir ? Vous êtes impuissant. Quel est alors l’intérêt ? Etre plus rapide dans la recherche d’informations. Le but des conduites humaines est-il simplement de gagner du temps ? N’est-ce pas plutôt d’en perdre, pour s’interroger sur notre monde ? C’est le sens de mon livre, Philosophie: un rêve de flambeur; flamber, c’est parier sur l’avenir et risquer tout ce que l’on croit posséder et savoir. Aujourd’hui, le mal subsiste. Le monde n’a pas à être dominé par des techniques. Il doit être habitable, par des hommes. Si être homme c’est simplement échanger des informations, dominer des objets, accumuler des biens, gérer des profits… eh bien je crains que le plaisir même que l’on a à se dire homme ne se perde. Astreint aux techniques, chacun sera attelé à sa tâche, assigné à son poste.

Vous faites ici référence à la nouvelle idéologie dominante: le marché ?

-Le marché est supposé diriger le monde. Il n’y aurait plus qu’à s’insérer dans son jeu. Je ne crois pas que la moitié de l’humanité qui vit mal, le tiers qui vit au-dessous du seuil de pauvreté et le cinquième qui vit dans la misère la plus absolue se laisseront mourir sans rien tenter. Voyez les violences naissantes ici et là. Les années 2000 marqueront un des siècles les plus dangereux. Les drames du passé sembleront être des petites kermesses plus qu’agréables.

Votre vision du XXIè siècle est très pessimiste !

-J’avoue qu’après avoir traversé ce siècle, je n’ai plus foi en grand-chose, si cela signifie « croire fermement ». Cela ne m’empêche pas d’avoir confiance dans la volonté de vivre, humainement et décemment, de mes semblables. Ce qui, finalement, l’emporte toujours. Mais cela n’ira pas sans difficultés ni conflit. La fin du communisme et la tyrannie du marché ne sont pas synonymes d’une fin de l’histoire, comme l’a écrit Francis Fukuyama. Qu’adviendra-t-il exactement ? Dans les actions humaines, rien n’est prévisible. »

Ce qui a été écrit et dit ici-même autour des nouvelles technologies.

 

 

 

 


Les opinions du lecteur
  1. FRANÇOISE   Sur   19 mai 2022 à 0 h 00 min

    Et donc …j’ai repris, sur mes étagères, La peau des mots de Jean-Toussaint Desanti…Il s’agissait d’une discussion avec Dominique-Antoine Grisoni…quelques mois avant la mort de Desanti en janvier 2002…et la couverture du livre m’a frappée : il s’agit de « L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti … et cette forme effilée, évidée de toute chair, sans volume, sans aucun trait de visage m’a paru en contradiction avec ce « corps vivant » dont il est question dans la chronique…
    Evidemment, non, cette forme, juste levée de l’humus (ce rapprochement que tente par ailleurs Desanti entre homme, homo, humanus et humus, voire humilis… l’homme, né de la terre,…) EST EN MARCHE. Et cette marche va faire signe et nous révéler la teneur inquiétante, violente, et toujours inachevée du réel, et qu’il est « impossible de vivre sans combattre »…impossible d’être vivant sans être en marche…

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