Dans la salle des sports de Quévert (22) à l’occasion des Mordus de la pomme, pas de matériel sophistiqué. Mais deux ustensiles indispensables : un couteau et des papilles de connaisseur. Pour connaître la variété parmi les centaines recensées en Bretagne. Impressionnant. 27ème édition. Exposition de 600 variétés de pommes à couteau et à cidre. Identification des variétés de pommes des terroirs.

Bon, j’en ai reconnu quelques unes. Pas au goût, mais à la peau, à la forme et la couleur. De nom, j’ai découvert. Entre pommes à croquer (table) et pommes à cidre, il y a de quoi faire. D’ailleurs certaines, les pommes «à deux fins», sont aussi bonne à manger qu’en cidre.

Au passage, j’ai retenu qu’il existe une dizaine de variétés de cette pomme à cidre, originaire du nord-est du pays de Dinan, de Pleudihen-sur-Rance à Saint-Pierre-de-Plesguen. Et quelque soit leur terroir, leurs noms sont formidablement poétiques et expressifs. Allez ! Dans le genre tradition, parmi ceux-ci : la «Culnâ». Terme exotique. Qui signifie «Cul Noir», en gallo. Voilà donc, je vous fais part de ma visite à la fête du fruit le plus consommé en France. Sous diverses formes.

Mais la pomme renverrait-elle mécaniquement (comme au pressoir) à cette vieille idée de la tradition et du terroir ? Pas si sûr. C’eût été plus d’actualité si les organisateurs à cette occasion avaient affiché comme ça sans chichi les idées du philosophe Charles Fourier sur les panneaux de baskets. Occasion pour évoquer cette petite histoire de la chute des pommes.

Fourier, cet utopiste qui se coltinait au possible (et non au probable ni à l’impossible), fut ainsi le créateur d’un système qui lui vint un soir de dîner, où il réclama une pomme, qu’il paya 14 sous, alors qu’il était à Paris. Mais dans son pays d’origine, ces mêmes pommes coûtaient 14 sous le cent. L’affaire de la pomme lui inspira ce commentaire. « Je fus si frappé de cette différence de prix entre pays de même température, que je commence à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel »

Entendons-nous bien, c’était en 1800! Bien avant tant d’autres… L’histoire dit que de là découla sa pensée sur les méfaits des réseaux commerciaux. Une autre expérience lui fit envisager la société industrielle comme « une anarchie industrielle ». Lorsqu’il était à Marseille, travaillant pour son père, il dut jeter des sacs de riz dans le port, pour que le prix de vente soit maintenu.

Entre autres écrits utopistes ce théoricien du phalanstère (on l’appellerait presque « éco-quartier » de nos jours) et des crèches (devenues bien réelles), élut alors sa Pomme au rang des quatre plus importantes, après celle d’Adam à Eve, de Pâris à Aphrodite (à l’origine de la Guerre de Troie) et celle de Newton, amorçant la gravité. Une gravité qui, pour cette quatrième pomme, est celle dont le prix excessif amena Fourier à considérer comme fou, insensé et perdu le monde tel qu’il était devenu. C’est à partir de ce fruit qu’il voulait être à l’économie ce que Newton fut à la physique. Il raconta que ce constat fut à l’origine de sa critique radicale d’une société fondée sur le lucre.

En janvier 2011, la Ville de Paris a rendu hommage au philosophe socialiste en lui dédiant « La Quatrième Pomme de Fourier « En bout du boulevard de Clichy, dans le XVIIIe arrondissement, a ainsi pris place la sculpture d’une pomme géante où se dessine un planisphère et où se reflètent le ciel et les maisons de Paris. « L’artiste (Franck Scurti) a souhaité représenter cette pomme qui est symboliquement la quatrième en référence à celle offerte par Pâris à Vénus, à la pomme biblique de la tentation et à celle de Newton », précise la Ville, qui par là même souhaite rendre hommage « à la pensée d’un philosophe qui visait résolument à l’amélioration de la société ». En quelque sorte pour les idées de Fourier, cette sculpture présente la particularité d’être comme un verger conservatoire de pommiers.

Dites, « Mordus de la pomme » de Quévert, c’est dommage. Voilà une pomme brillante d’actualité !

D.D