DSC_0194Le Mouton.
Personnage principal du champ teinté d’iode, il égalise tête basse l’herbe jaune et distribue par derrière la réglisse en paquets. (Paol Keineg, Les trucs sont démolis-Editions Obsidiane & Le temps qu’il fait).

Expédition à Plougonven, près de Morlaix, dans les Monts d’Arrée, samedi dernier, pour aller chercher une nouvelle recrue : un couple de jeunes moutons d’Ouessant. A prendre toujours par deux, sinon ils stressent seuls. Avec comme objectif : l’éco-paturage. Car y en a mare de pousser bêtement la tondeuse-débroussailleuse, qui pue, pollue et perturbe la qualité sonore du village, sur ce terrain qu’il convient d’entretenir. Eux, en silence… ils brouteront.

Ainsi pour le service minimum : l’éco-paturage. Disons comme de nombreuses mairies et collectivités responsables qui font le choix de la « tondeuse écologique » -il remplace avantageusement les tondeuses à gazon. «Il faut trois moutons pour débroussailler 2.500m²». Et puis, au moins cette herbe nourrit quelqu’un. Que l’on voit, touche, entend… Qui est et existe-là. Mais ce n’est pas tout.

Car l’autre but recherché est aussi celui d’un certain soutien moral. Oui, oui ! Car jeune couple ovin (déclaré et en règle sanitaire) en y assurant une réelle présence nous incitera à y rester et à s’intéresser avec plus d’ardeur à ce qu’on y fait. Ce terrain, le leur, leur pâture, est un ancien parc à poules et canards, un peu verger, qui borde un jardin-potager, le nôtre. Or ce dernier à vertu nourricière requiert d’abord de notre part investissement physique, efforts assidus, ténacité, tonicité, temps et patience. Pas moins. Ce qui n’est pas toujours facile à obtenir en toutes saisons. Compte tenu du contexte. L’endroit n’est pas habité et est éloigné de notre domicile. C’est pourquoi quand on y revient un certain découragement parfois nous coupe jambes et bras. D’où cet objectif attendu : ce couple de moutons de petite stature naturelle – les plus petits moutons du monde, la hauteur au garrot des béliers ne doit pas dépasser 49 cm et celle des brebis 46 cm-, au regard vif et à l’ouïe fine, en habitant donc le lieu, nous apportera par simplement le fait d’être là à nos côtés, encouragement, réconfort et soutien. Au mieux quelque chose d’aussi vital qu’une connivence.

Et pourquoi donc les moutons d’Ouessant ? D’un, parce qu’esthétiquement ce sont de chouettes petites bêtes, tout noirs –bien qu’il y ait également des blancs- à la laine feutrée. De deux, parce qu’ainsi l’on se soulage un peu la conscience. En effet, en avoir chez soi contribue modestement à défendre la survie de cette race ancienne. Considérant le fait que celle-ci est encore recensée parmi les races locales menacées de disparition. Rappelons qu’en 1976, cette petite race ne représentait plus qu’un cheptel de 200 à 300 individus, dispersés dans quelques propriétés du grand ouest. Il était temps, le GEMO (le Groupement des Eleveurs des Moutons d’Ouessant) constitué pour l’occasion a relevé le défi de sa sauvegarde. Maintenant, c’est gagné. Sans quoi ce couple n’existerait physiquement pas. Le Ouessant, reconnu pourtant depuis toujours d’une grande rusticité et très résistant aux maladies ovines classiques, n’est plus une race en voie… d’extinction !

Si l’on ne compte plus guère de moutons d’Ouessant dans l’île du même nom, on peut en imputer la raison aux îliens eux-mêmes à qui nous avions posé la question. Du moins dans un bar à quelques uns d’entre eux, d’âge plutôt proche de la trentaine. Leur jugement accompagné d’un rire moqueur était sans appel, 80 ans après la disparition quasi-totale de cette espèce dans l’île : « Mouton d’Ouessant ? Pfff ! Y a rien à manger là-dessus ! En plus c’est con ! les mâles te foncent dans les pattes quand tu veux les attraper! ». Voilà, à quoi bon ! Comme ils ne produisent ni lait, ni laine, ni viande, à quoi bon garder ça ? D’autant plus s’ils n’ont pas l’esprit… moutonnier. L’homme, l’animal, la bête… autant de rapports complexes homme-animal. Heureusement, hors Ouessant, ils ont repris du poil de la bête: on compte une centaine d’éleveurs en France et environ 2.000 bêtes.

Bon, tout est ici en place pour que ce couple de magnifiques «ouessantins» bruns-noirs -un mâle … donc, pour certains une tête de mule annoncée (un vrai bélier !) et une femelle moins revêche, charmante même- s’y trouve bien. Quoiqu’un peu éloignés de leurs origines géographiques. Moins cependant que ceux qui résident, compte tenu d’un engouement certain, particulièrement en Hollande où les effectifs avoisinent les 6 000 têtes. Du coup, notre vieux poulailler s’est transformé en bergerie. Une clôture en piquets de châtaignier bien solides les protège des prédateurs (chiens errants et humains), donc du stress, la paille pour la litière est sur place comme le foin en râtelier, puis un seau d’eau et une pierre à sel, assurent l’essentiel de leur lieu de vie. Et bientôt paraît-il, pourra être observé dans leur prairie la réapparition d’insectes. Puisqu’ils ne passeront plus par les lames de ma tondeuse (sans renier l’aide précieuse de celle-ci par ailleurs). D’où, un lieu de vie retrouvé pour tous !

Reste à leur trouver un nom à ces deux-là. Parce que nous aurons à se parler. Sans en partager les bêlements. Dans son dernier ouvrage Ultimes réflexions, Marcel Conche cite Montaigne pour qui les bêtes parlent : « Car qu’est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s’entr’appeler au secours, se convier à l’amour, comme ils font par l’usage de leur voix ? Comment ne parleraient-elles entre elles ? elles parlent bien à nous et nous à elles. En combien de sortes parlons-nous à nos chiens ? et ils nous répondent. »

D.D

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Jocelyne Porcher, « Réinventer l’élevage, une utopie pour le XXIème siècle ».

Et enfin, pas sur le même thème (encore que…):
Tondre la laine sur le dos… Ah! Comme l’actualité européenne nous rattrape. Comme ce sont des jours historiques, rappelons que « Europe » est un nom grec. Non allemand. Quant à la démocratie… je renvoie à cette Chronique en date de février « Jusqu’à la fin de semaine, pas plus ».