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L’oeil d’« Eo ». N°1068

Écrit par sur 26 octobre 2022

C’est l’âne qui devait être le personnage le plus intéressant. J’aime cet animal et je crois que je le comprends, que je suis parvenu à une forme de communication avec lui. Une fois qu’une confiance s’était établie, on se regardait dans les yeux et je ressentais un sentiment réciproque de coexistence, cette sensation mutuelle, à la fois de sa propre présence et de celle de l’autre. ça me rendait tout simplement heureux. J’aime tout chez ces ânes. On dit qu’ils sont têtus et stupides. Têtus, ils le sont, on en a fait l’expérience sur le plateau. Mais ils sont intelligents. Les ânes ont une longue histoire, commencée en Afrique il y a 75 000 ans, avant d’être amenées en Europe il y a 5 000 ans, où les humains ont peu à peu transformés l’espèce jusqu’à son aspect actuel. »

Jerzy Skolimowski, cinéaste – entretien accordé à Libération, le 19/10/2022.

A l’occasion de la sortie du film « Eo » et de la belle prestation cinématographique d’Eo, l’âne du film italo-polonais réalisé par Jerzy Skolimowski, sorti en 2022, permettez-moi d’avoir l’outrecuidance de re-proposer à la lecture notre Chronique qui date d’il y a quatre ans. A relire ici.

Ce qui frappe, au relu de cette Chronique ancienne, c’est la proximité avec ce poème cinématographique. Aurions-nous eu en commun la lecture du si étonnant Le Versant animal de Jean-Christophe Bailly, le cinéaste aurait-il puisé à la même source ?

Apparemment non. « Il y a trois ans, nous étions en Sicile pour fuir le terrible hiver polonais, et dans le village de Custonaci, nous avons découvert qu’ils mettaient en scène pour Noël une « crèche vivante », grandeur nature. (…) A l’écart de tout ce chaos, dans un coin, se tenait la figure solitaire d’un âne, presque immobile, qui regardait tout ça d’un oeil mélancolique et intense, l’air à la fois lointain et très présent, comme s’il comprenait et jugeait tout le reste. C’était très fort. J’ai eu envie de filmer ça. » raconte Skolimowski. Par contre, ce n’est pas la scène biblique quil filmera.

Pas besoin d’entrer dans telle ou telle justification pour voir que l’âne est un témoin gênant, car si mythologiquement son choix est opportun, il l’est d’autant plus vif car condamné à disparaitre tant l’animal est taxé d’improductif donc sans valeur selon les lois du marché qui poussent non seulement à nier mais à détruire (« éradication du divers »).

En découle un film exceptionnel – qui a reçu le prix du jury au dernier Festival de Cannes – dont l’acteur principal est Eo. Un âne, vedette du film ! Du jamais vu. Naturellement, ça change tout. Un âne qui, trimballé de droite à gauche ou au fil de sa fuite solitaire car en proie à la folie des hommes, sillonne de la Pologne jusqu’à l’Italie, en observant de son oeil pas dupe la bestialité humaine, cette horreur ordinaire dont nous sommes les contemporains à l’encontre des animaux sensibles qui n’ont rien demandé, nos compagnons dans le destin du monde. Le tout étant mis en relief par une (grande) musique omniprésente, toute en tension.

C’est un essai, peut-être un poème, impressionniste, sur la relation entre l’humain et les animaux. Tout en se voulant divertissant et plastiquement intéressant, c’est le message que le film porte en contrebande: arrêtez tout traitement cruel envers les animaux.(…) Toutes ces pratiques barbares, criminelles, d’élevage, d’exploitation, de brutalité, doivent cesser. »

Jerzy Skolimowski, cinéaste – entretien accordé à Libération, le 19/10/2022.

« Regardez au fond des yeux d’Eo. J’aimerais que ce film touche le plus de cœurs et de cerveaux humains que possible depuis l’écran. », invite Jerzy Skolimowski – 84 ans dont Eo (en français : Hi-han) est l’autoportrait- appelant, par cette fable animaliste pleine de sagesse, au sursaut de conscience une humanité qui semble courir à sa perte. En attendant, face à la brutalité et à l’absurdité environnante, sans mots, l’œil regarde. « Cet œil extraordinairement serti comme le sont ceux des ânes  » (Bailly). « C’est un appel à la libération animale. » revendique le cinéaste.

C’est aussi peut être une affaire de mémoire autant qu’une histoire contemporaine. Car ce « quelqu’un nous regarde « , comme déjà l’énonçait Bailly, est apparu en peinture avec Le Caravage (Le repos pendant la fuite en Egypte peint v. 1596-1597).

… il y a ce regard, son insistance, et que la dimension qu’il ouvre dans la scène, quoi qu’on puisse en dire par ailleurs, est tout de même celle de cette pure pensivité, celle de ce pur mouvement incompris dans l’ouverture humide de l’œil qui voit, qui voit ce qu’il ne peut saisir et qui, saisissant qu’il ne saisit pas, regarde, regarde sans fin. »

Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, chapitre 14

« Dépositaire d’une mémoire qui le dépasse », comme l’écrit Bailly, Eo avec l’élégance et la discrétion, l’irruption, le suspens bref et la fuite, il ne cesse d’échapper volontairement ou pas aux rôles et traitements que l’humain lui fait subir, traverse un monde réel et cauchemardesque apparemment celui de la Pologne d’aujourd’hui, violent, vulgaire, bête, laid, voire carrément dérangé. Frondeur, oui, mais n’empêche, Eo passera à l’abattoir. Assurément Skolimowski – fils d’un résistant polonais mort au camp de concentration de Flossenbürg, Jerzy aidera sa mère pendant la Seconde Guerre mondiale à cacher des tracts sous son lit- n’y va pas d’une main légère ni par quatre chemins pour décrire son pays, et au-delà.

Face à cela, il rejoint Le Versant animal quand Bailly décrit « la qualité du silence » des bêtes, la richesse de leurs mondes et le lien sensible et énigmatique qui nous relie à eux. « En écrivant ce livre, j’avais touché à quelque chose de ce monde, ému jusqu’aux larmes. » raconte l’essayiste. A la toute fin du film Eo, la salle de cinéma du Vauban2 de Saint-Malo, peu garnie, est restée plusieurs minutes silencieuse, tardant à se lever, touchée émotionnellement à son tour certainement.

Pensée émue pour Jules qui, dans son champ, est mort de vieillesse.

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du Versant animal & végétal.  Ainsi qu’autour de Jean-Christophe Bailly.

 


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