Capture d’écran 2018-10-24 à 13.03.06Brexit, Trump, succès des complotistes qui se rejoignent en Italie pour gouverner, banalisation des fake news, etc…

Ne pas prendre ces événements à la légère, car ils brouillent les catégories de vrai et de faux, c’est à cela que s’attèle Myriam Revault d’Allonnes, spécialiste de philosophie politique, dans son dernier ouvrage « la Faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun« .

Cette post-vérité, renvoyant à une zone grise où l’on ne sait plus si les choses sont vraies ou fausses, est bien plus problématique que le mensonge.

La possibilité de bâtir un monde commun se trouve alors menacée, et avec elle, la démocratie.

Dans « La Faiblesse du vrai » elle livre ainsi ses réflexions sur la notion de post-vérité, et analyse ses effets néfastes sur la notion de vivre ensemble. « Nous entrons dans une ère qui n’est pas celle du mensonge généralisé, mais où le partage entre vrai et faux n’est plus opératoire.

La vérité elle-même devient dépourvue de sens. Cela ne s’était jamais produit auparavant, sauf avec le négationnisme : c’est la première fois à l’époque contemporaine que la réalité d’un fait a été niée sous les yeux de ceux qui en avaient été les témoins. »

D’où, pour la philosophe, le devoir de s’interroger : qu’est-ce qu’un monde dans lequel vivent des individus pour qui la distinction entre le vrai et le faux n’a plus aucune pertinence ? Comment faire encore « monde commun » ?

S’appuyant sur 1984, le plus célèbre roman de George Orwell – « … Orwell suggère qu’une société d’où aurait disparu toute référence à la vérité du sens commun serait peuplée d’individus dont l’humanité même serait en voie d’effacement, dans un monde qui n’en est plus un parce qu’il est devenu inhabitable… »- elle estime que la post-vérité s’attaque à l’imaginaire social.

Aussi, je m’empresse de relayer quelques extraits de l’entretien (à lire ici) titré «La post-vérité attaque le socle de notre monde commun». Dans lequel Myriam Revault d’Allonnes déclare: « La question de l’imagination est fondamentale, car la vérité ne consiste pas simplement à coller au réel : la faiblesse du vrai fait disparaître la puissance de l’imaginaire ».

D.D

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Qu’est-ce qui, aujourd’hui, fait advenir la post-vérité ?

Cela tient d’abord à la fragilité constitutive de la démocratie, qui repose sur l’échange permanent des opinions et sur le fait qu’aucune position n’est jamais arrêtée. Cela nécessite de pratiquer le débat, comme on le faisait par exemple dans les cafés et les salons de l’époque des Lumières où il était admis que la discussion et la confrontation des idées permettaient d’élaborer collectivement une opinion publique éclairée. Quand cet exercice n’existe plus, et qu’on limite l’action politique au vote, la pluralité se dégrade en relativisme des opinions et en débats appauvris. On le constate lorsqu’on voit s’affronter les populistes, qui postulent que le peuple détiendrait instinctivement une vérité mythifiée, et les épistémocrates, «ceux qui savent», qui se présentent comme les garants de la rationalité, notamment économique.

Dans des démocraties comme la France, où les partis populistes ne sont pas au pouvoir, où voir des traces de la post-vérité ?

On les trouve dans la multiplication des thèses complotistes et dans la suspicion généralisée qui en découle, ou encore dans certains propos qui laissent s’installer une tendance populiste douce : la critique des «élites», la défiance à l’égard de l’activité politique en tant que telle. Sans compter la diffusion virale des informations par Internet et les réseaux sociaux. En un sens, le «en même temps» d’Emmanuel Macron n’aide pas à clarifier les choses. Vouloir réaliser une vague synthèse entre des positions incompatibles ou entre des choix de société divergents, c’est ouvrir la porte à l’indifférenciation. Dans un monde où il n’y a plus de partage entre le vrai et le faux, il n’y a pas de conflit. Et s’il n’y a pas de conflit, il n’y a pas de démocratie, pas de politique.

En quoi l’imaginaire est-il une arme contre la post-vérité ?

La vérité n’est pas simplement l’adéquation de la chose et de l’esprit. La littérature et la fiction déploient la capacité de projection de la vérité. Par exemple, l’utopie et la dystopie ne consistent pas à élaborer des systèmes parfaits et achevés (ou à l’inverse invivables), mais ce sont des pratiques imaginatives qui, à partir d’un «ailleurs», d’un «nulle part», éclairent et enrichissent les sociétés dans lesquelles nous vivons. C’est pourquoi j’évoque 1984. Dans ce texte, George Orwell ne décrit pas seulement un système totalitaire abouti, il figure un monde cauchemardesque où l’imagination elle-même disparaît, faute de distinction entre le vrai et le faux, le fait et la fiction. La question de l’imagination est fondamentale, car la vérité ne consiste pas simplement à coller au réel : la faiblesse du vrai fait disparaître la puissance de l’imaginaire. »

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ru Notre entretien avec Myriam Revault d’Allonnes, à écouter ici.

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de cette question de sens, avec Bernard Noël.