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Paolo Rumiz, « On dirait que l’aube n’arrivera jamais ». N°972

Écrit par sur 23 décembre 2020

« On dirait que l’aube n’arrivera jamais : cahier de non-voyage », c’est ainsi que se nomme le dernier livre d’un écrivain-voyageur et journaliste italien cloîtré chez lui à Trieste, ville frontalière de la côte Adriatique. Il fut grand reporter de guerre sur la fin de la Yougoslavie, a traversé les Alpes sur les traces d’Hannibal et a marché sur la Voie Appienne. Ce livre réunit les chroniques quotidiennes à succès pour le journal italien La Repubblica, de Paolo Rumiz racontant soigneusement son premier confinement de mars à mai 2020.

Avec sérénité, prudence et juste mesure, loin de l’assombrissant matraquage médiatique entretenu, il expose jour après jour sa vision pleine de rage et d’humanité sur un monde bouleversé, hyper connecté, hyper arrogant et destructeur mais finalement oublieux d’être si petitement humain devant un si petit virus.

 

Ce « On dirait que l’aube… » prend alors, pour la journée du 21 avril, l’allure inattendue d’une prière (étymologie: du latin precaria « supplique écrite, charte de précaire ») adressée à tout hasard à celui qui saisira cette « bouteille à la mer » dit-il. Une « prière laïque » comme l’espère l’auteur, qui lui/nous permet de « remettre au goût du jour l’immense potentiel de rage et d’espérance qui succède aux grandes crises. ».

Suivant sa recommandation, il va de soi qu’ici, message lu, nous allions la relancer cette bouteille à « prière laïque » ( à lire plus bas) au gré des courants afin de toucher d’autres lecteurs des bords de mer, de l’onde et d’ailleurs.

Rêvant du début d’une autre vie, l’aventure personnelle du reporter confiné dans son appartement pariait alors qu’en deux mois, le monde trouverait le temps de réfléchir à un avenir plus simple, plus vert et plus démocratique. Soucieux de la disparition des espèces, du saccage des paysages, et de justice sociale. Les gens changent souvent. Ils s’améliorent, même par la peur. Du moins, avec lui le pensions-nous.

Mais un poil de curiosité m’a traversé l’esprit une fois son livre avalé d’une traite – je précise ainsi mon emballement pour l’ouvrage. Car son aventure de non-voyage m’a semblé resté dans l’inachèvement, l’ère dans laquelle elle avait eu lieu n’étant qu’éphémère. L’actualité est permanente et l’avenir prédessiné. Côtoyant l’abîme, y aurait-il eu comme ainsi espéré bouleversement des consciences ?

En bref, j’avais besoin de le savoir. Qu’est-ce que Rumiz de Trieste en pensait vraiment maintenant de ce monde qui vient ? Quelques mois après, aujourd’hui, où ici se déployer masqués est rendu possible avant couvre-feu. Où là-bas, chez lui, ça repart comme en quatorze, tous confinés dans les tranchées. Dirait-on pour célébrer Noël en beauté que « l’aube n’arrivera jamais » ?

La technique de ce monde, ou technicisation du monde qui vient, met tout à portée de main et d’écran. En deux clics, son regard lucide est retrouvé tout juste sorti ce week-end de Robinson, le supplément culture de La Repubblica: « Le covid n’était qu’un accélérateur d’un processus en cours, l’occasion unique de nous apprivoiser complètement et de donner la dernière touche à la prison qui nous enfermait déjà. Et pendant ce temps, le grand œil prenait le contrôle de nos données ».

Apparemment, la tragédie n’a pas même suffit à révéler à quel point un grand service public comme l’hôpital – ici comme partout- a été désossé au fil des années. Elle n’était pas assez grande pour rivaliser avec l’inaltérable besoin d’illusion, la servitude volontaire. Ainsi disait-il par ailleurs à un journaliste autrichien, « En gros, nous sommes comme le virus qui tue son hôte et qui meurt ensuite de lui-même. Bien que nous sachions depuis des décennies que nous n’avons pas à continuer ainsi, nous continuons notre travail de destruction même maintenant après la peste.» 

Voici l’avenir on ne peut mieux prédessiné. Ce qui n’enlève rien à sa « prière laïque » datée du 21 avril, confiée « à je ne sais qui » :

« (…) J’y ai travaillé pendant trois jours. Je l’ai mise en forme et peaufinée jusqu’à l’exaspération, afin de la rendre plus claire et même de lui donner une cadence rappelant vaguement la métrique. Et maintenant, je la confie à je ne sais qui, comme un message lancé à la mer dans sa bouteille avec l’espoir que quelqu’un, allez savoir quand et où, pourra la retrouver. Ma prière laïque.

Donc, de quoi faut-il nous libérer?
De la course folle qui nous pris au piège et de la conviction que le temps n’est que de l’argent, rien d’autre; de l’envie du superflu; de la tyrannie des choses, car elle nous éloigne de l’homme; de l’illusion que la possession suffira à nous rendre heureux.
De l’indifférence envers l’arbre, la fleur et le lézard; de l’idée que la terre nourricière est une vache que l’on pourra traire indéfiniment; de la manipulation de la nature et de l’illusion que le génie, une fois dérangé, pourra rester dans la lampe.
De l’indécente inflation du Moi, quitte à oublier que le Nous existe, lui aussi, et que sans communauté, il ne peut y avoir ni société ni nation; de la tentation de brader notre liberté, afin d’avoir l’illusion d’être en sécurité; de l’instinct bestial de se faire justice soi-même.
De la tentation d’être des sujets et de plier l’échine; de la résignation qui empêche de lutter; de la peur d’imaginer autrement le possible et de concevoir plutôt la fin du monde que celle de l’économie de consommation et de saccage.
De la Bête qui nous pousse contre la diversité; de la peur de répondre aux violents par des mots durs; de la tentation de traiter les médecins d’assassins, pour en faire ensuite des héros, d’abuser du mot « guerre » qui nous fait croire que le mal est quelque chose qui ne concerne que les autres.
De la tentation de croire qu’on est mieux tout seuls et que l’Europe est un poids, plutôt qu’un bouclier bienvenu; du désamour de notre patrie et de la fuite vers des paradis artificiels; de la tentation de nous décharger encore une fois de notre désastre en le mettant sur les épaules des femmes.
Du blasphème consistant à déranger Dieu pour absoudre et sanctifier des vols; de la tentation d’utiliser la croix contre les pauvres crucifiés, et de croire que nous ne sommes pas tous embarqués sur la même galère; de la conviction que nous ne pourrons jamais devenir pauvres et migrants.
De la volonté de taire la mort, vécue comme une indécence; du mépris envers les mains rugueuses et la sueur de notre front; de la tentation de snober ceux qui, sans rien dire, garantissent notre subsistance; du manque de respect envers le fonctionnaire public, du maître d’école au balayeur de rue.
De la soumission au virtuel qui cache la vie et vole la joie des retrouvailles; de l’impatience, ennemie de l’écoute et de la tolérance; du vacarme qui assourdit les hommes et tue le silence, père de l’harmonie et de la création.
Du renoncement à consacrer du temps à nos enfants et à les faire grandir avec l’exemple, les règles de vie et les belles histoires; de la marginalisation des vieux, porteurs de mémoire; de la scandaleuse exploitation des jeunes et du mépris envers ceux qui les éduquent.
Du refus de notre fragilité et de nos limites, qu’il est sage au contraire d’accepter; de la dévalorisation des petits gestes, car ils font la différence; de la conviction que le bonheur n’est qu’un droit alors que le sourire est un de nos devoirs envers le monde.
De tout cela, libérons-nous. Maintenant ou jamais. »

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de Paolo Rumiz.


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