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John Berger, « Regarder, c’est choisir.» N°904

Written by on 4 septembre 2019


Notre façon de voir dépend de ce que nous savons ou de ce que nous croyons. Lorsqu’au Moyen Âge les hommes croyaient à l’existence de l’Enfer, la vue du feu devait avoir pour eux une signification différente de celle qu’elle a actuellement. Il est certain que l’idée qu’ils avaient de l’Enfer était étroitement liée à la vue des flammes qui brûlent et qui réduisent en cendre, ainsi d’ailleurs qu’à l’épreuve de la douleur que provoquent les brûlures.
Dans l’état amoureux, la vue de l’être aimé procure une plénitude qu’aucune parole ni étreinte ne peuvent égaler: plénitude que seul l’acte d’amour peut temporairement exprimer.

Pourtant ce voir qui précède les mots, et que ceux-ci ne peuvent jamais entièrement recouvrir, n’est pas un problème de réaction mécanique à des stimuli. (On ne peut le considérer ainsi que si l’on isole dans cette petite partie du processus qui concerne la rétine de l’œil.) On ne voit que ce qu’on regarde. Regarder, c’est choisir. Et c’est par ce choix que ce que nous voyons apparaît dans notre champ sans être pour autant à portée de main. C’est le toucher qui nous situe par rapport aux choses. (Faites quelques pas les yeux fermés et vous vous rendrez compte à quel point toucher, c’est voir, quoique d’une façon moins mobile et moins vaste.) Ce n’est jamais sur un seul objet que se porte notre regard mais sur le rapport entre nous et les choses. La vision est une activité incessante, balayant le monde qui nous entoure en un cercle qui définit notre microcosme.»

John Berger – Voir le voir.

C’était son heure. Les jours sont ainsi faits qu’il me plaît de revenir à John Berger. « On ne voit que ce qu’on regarde. Regarder, c’est choisir. » écrit-il. Ce fragment est imparable !

En ces jours dits de rentrée, que ces mots-là soient mis en exergue dans toute salle de classe et de tout niveau !

Au regard de cet autre cité ci-contre : « Le voir précède le mot. L’enfant regarde et reconnaît bien avant de pouvoir parler. »

Bon, ce « Voir le voir » peut être vu comme une relique. Pensez ! ça date de 1972. Relique, allons-y ! mais qui ne bride en rien qu’on choisisse d’en regarder de larges pans tant l’omniprésence des codes de la publicité de notre société capitaliste contemporaine, submerge et mouline de l’inconscient sans défiance.

Fut un temps (en 72) où John Berger, écrivain engagé, romancier, nouvelliste, poète, peintre, critique d’art et scénariste britannique (1926 – 2017), était l’homme qui enseignait l’art de voir à la télé British. Ce «Voir le voir» en découle. Il y aborde la place et la fonction de l’art. En apprenant au lecteur à voir. Et à réajuster son regard depuis que la caméra et moyens techniques ont changé sa vue de l’art.

Dès sa parution, cet essai – devenu une référence- avait fait de lui un théoricien reconnu dans le monde entier. A l’époque – mais encore maintenant- il porte un oeil neuf sur l’histoire de la peinture et les images publicitaires.

Ce « Voir le voir » (extrait), en effet, résulte d’une série télévisée : Ways of Seeing Dans « Ways of Seeing« , manières de voir, diffusée sur la BBC, il décrivait avec minutie d’innombrables facettes visuelles avec l’objectif revendiqué de déconstruire le rapport à l’art.

« Regarder des peintures ou regarder n’importe quoi d’autre, d’ailleurs, est beaucoup moins spontané et naturel qu’on le croit. Voir dépend d’habitudes et de conventions » y annonce-t-il en préambule. On choisit, puis on oublie le pourquoi du choix. L’objet reste devant nous, et on s’en étonne.

Ainsi dans cette série suivie par plusieurs millions de téléspectateurs, Berger y démontrait que l’art n’est jamais détaché des préoccupations quotidiennes. Tant sur la perception de l’œuvre à une époque donnée, que sur le contexte social de cette perception. Tant sur les transformations que sur les possibilités de reproduction à grande échelle (photographie, impression en couleurs, cinéma…).

« L’idée essentielle soutenant l’ensemble est que la réalisation et la perception d’une image sont intimement liées à une « façon de voir », particulière, dont il faut être conscient. Son ambition est de « démystifier » le rapport à l’art du passé, afin qu’il ne soit plus l’apanage d’une classe sociale dominante ou d’un clan de professionnels. Il s’agit donc d’éclairer et d’émanciper le lecteur pour qu’il puisse se réapproprier son héritage culturel. » Lire ici.

L’art, qu’est-ce donc ? Percevoir un tableau ancien, ou une image moderne diffère selon le contexte social-historique, mais l’art présente une constante, quelles que soient ses formes, de la peinture à l’huile de la Renaissance à la photographie de publicité au vingtième siècle.

Ce qui dure par opposition à ce qui ne fait que passer, c’est que l’art sert à mettre en avant des possessions, des richesses, nous rappelle ce grand critique d’art. Qui précise :

  • dans le premier cas, il s’agissait pour la bourgeoisie de montrer ce qu’elle possédait déjà – le tableau-marchandise, produit en grande quantité à une certaine époque après le XVIIe siècle, reproduit d’autres objets marchandables pour les mieux nantis : vaisselles et aliments dans les natures mortes, statut social dans les portraits, corps nu et offert de la femme, bétails et esclaves, etc.
  • dans le second celui de l’imagerie publicitaire, de faire naître et alimenter l’envie de consommateurs potentiels. La publicité «…en tant que système ne propose qu’une seule chose. Elle propose à chacun d’entre nous de nous transformer et de transformer nos vies en achetant quelque chose de plus.» p 133

Quant à la tradition du nu : «En Europe, pour ce qui est du nu en tant que genre (pictural), les peintres et les propriétaires-spectateurs (des tableaux) étaient généralement des hommes, et les personnes traitées en tant qu’objets étaient généralement des femmes (…) on tient pour acquis que le spectateur idéal est toujours mâle, et que l’image de la femme est faite pour le flatter (le conforter dans sa position dominante).» p 64-65

D’où l’idée de John Berger de réappareiller notre héritage culturel. Pour nous inviter « à voir différemment des œuvres que tant de musées présentent comme des reliques sacrées. » Mais pas seulement.

Questionner les images qui nous entourent au quotidien, car il est grand temps qu’on connaisse « le rapport entre nous et les choses » écrivait-il.

Grand temps si l’on tient à ne pas devenir des abrutis seulement capables d’ânonner des formulations d’origine publicitaire ou de celles injectées par le monde des possessions et des richesses, sans en être conscients.

Voilà le difficile… considérant l’appétence inouïe des très jeunes générations pour les écrans.

On pourrait se dire que c’est une relique, ce « Voir le voir » ? Allons-y ! mais qui est encore carrément d’actualité à notre époque. D’où cette proposition de mise en exergue : « Regarder, c’est choisir.»

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de la captation d’attention, ici.


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