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René Vautier, la liberté d’expression par l’image. N°666

Écrit par sur 14 janvier 2015

rene-vautier-le-breton-la-camera-citoyenneCoïncidence en ce début d’année, la disparition le 4 janvier dernier du cinéaste résistant René Vautier -l’auteur du grand film, qui a marqué une époque et une génération : « Avoir 20 ans dans les Aurès »- vient nous rappeler combien cette liberté de penser et de parole, dont on fait tant les gorges chaudes depuis l’attentat de Charlie Hebdo, est fragile en période dite « de guerre ».

Et le demeure bien longtemps après. Son combat pour la liberté d’expression par l’image en témoigne.

Est-ce en raison des nombreux entretiens qu’il accordait ici et là que nous ne l’avons jamais interviewé ? Ou bien parce qu’il nous semblait indestructible, qu’il tenait bon, toujours gaillard, toujours mobile et prêt à témoigner en tout lieu, au plus proche des publics ? Si bien que vivant à Cancale, donc si proche, nous ne pensions pas qu’il fût possible un jour de manquer cette rencontre si évidente mais à chaque fois remise à plus tard, avec ce cinéaste-militant à la tignasse blanche qui ne vieillissait pas.

Ou bien, n’est-ce pas parce qu’il nous impressionnait tout simplement ? Une anecdote : j’ai eu la chance de le croiser dans le TER, pour la dernière fois un vendredi après-midi, il y a quatre ou cinq ans. Il se tenait assis sur un strapontin près de la porte du wagon de la même manière que sur le bord d’un canot de pêcheurs. Prêt à débarquer. Cet ancien résistant (entré à 15 ans), décoré de la Croix de guerre à 16 ans, cité à l’Ordre de la Nation pour faits de Résistance (1944), puis figure marquante du cinéma engagé anticolonialiste, qui a connu la fuite, la prison, la grève de la faim, les menaces et les condamnations, était ce jour là comme souvent, vêtu d’une vareuse des marins pêcheurs, d’un rouge délavé par les embruns, avec casquette assortie solidement vissée sur la tête.

Donc facile à identifier puisqu’en apparence comparable à un marin pêcheur de la baie de Camaret, d’où il était natif, près de l’anse de Dinan et le cap de la Chèvre. Impeccable. Et impressionnant de simplicité. Car de cet homme libre poursuivi pour atteinte à la Sûreté intérieure de l’Etat pour une phrase du film « une Nation l’Algérie » (1954) : « l’Algérie sera de toute façon indépendante », Malraux dira de lui juste après les accords d’Evian : « René Vautier est un français qui a vu juste avant les autres ».

La dimension poétique de cet homme, ressentie à cet instant ne serait-ce que par sa présence physique, a probablement été trop occultée par son action militante (sur sept décennies !). Tendre le fil entre poésie et politique reste à faire, car le courage de Vautier échappe aux classifications. Par exemple, son ode à la poésie résistante Et le mot frère et le mot camarade.

Le titre de ce film est tiré de ce poème de Paul Eluard : « Il y a des mots qui font vivre Et ce sont des mots innocents Le mot chaleur le mot confiance Amour justice et le mot liberté Le mot enfant et le mot gentillesse Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits Le mot courage et le mot découvrir Et le mot frère et le mot camarade Et certains noms de pays de villages Et certains noms de femmes et d’amis. » – Extrait d’un poème à Gabriel Péri.

ReneVautier1Bref, pour dire que nous n’avons jamais recueilli les propos poétiques de ce « cinéaste français le plus censuré » -son premier film Afrique 50, un court-métrage réalisé à 20 ans, qui fut interdit pendant plus de quarante ans et coûtera à Vautier un an de prison, est désormais sur internet (le voir ci-dessous). Et notamment ceux qui l’amena à fonder l’Unité de production cinématographique Bretagne (UPCB) dans la perspective de « filmer au pays »; René Vautier s’étant toujours efforcé de mettre « l’image et le son à disposition de ceux à qui les pouvoirs établis les refusent », pour montrer « ce que sont les gens et ce qu’ils souhaitent ».

Caméra au poing, il réalisa ainsi: Marée noire, colère rouge, Un homme est mort, sur la mort de l’ouvrier Édouard Mazé lors des manifestations et des grèves de Brest. C’était ça son « cinéma d’intervention sociale » : « Filmer ce qui est, pour agir sur le développement de cette réalité. »

Voilà, en ce début d’année nous sommes dans la tristesse car nous le regretterons. Cette figure hors du commun nous a quitté à 86 ans.

Nous l’avions placé parmi nos références. En terme de contre-information, c’est un phare. Ou boussole dans la tempête. D’où cette autocritique : à se porter sur les sujets d’ « à-venir » au dépend de l’histoire, trop de faits historiques s’évanouissent. Erreur. Ré-armer l’histoire par images et sons à l’appui apporte un éclairage sur l’actualité. Par exemple, par ces témoignages filmés de « l’autre côté » d’Algériens évoquant sans détours les séances de torture de ce lieutenant de l’armée française, Jean-Marie Le Pen, ivre de la puissance de sa gégène.

C’est bien pourquoi la disparition d’un réalisateur de cette trempe –60 ans de combat pour l’expression par l’image– crée un vide.

Aurès_086Sinon comment comprendre que son film nous ait poussé en août 80 (qui n’est pas le mois le plus judicieux pour visiter cette région) à se rendre sur le massif montagneux des Aurès ? Dans un parcours en boucle du nord de l’Algérie, démarré à Tlemcen (après être passés par Fès au Maroc), Bou Saâda, Biskra, Tighanimine, ruines de Timgad, Batna, Constantine, Bejaïa en bord de Méditerranée, puis retour vers Tlemcen via Alger et Oran, par les montagnes enneigées de Kabylie. En alternant route et piste, en traversant steppes et villages, où la poussière et le sable tourbillonnent et s’incrustent profondément, pour une expédition complètement improvisée en jeune couple de routards, eux-mêmes improvisés, dans une camionnette Estafette de l’époque, pas climatisée pour un sou, aux portes et à travers le désert algérien. Roulant tôt et en fin d’après-midi; et entre les deux, épuisés vu la fournaise en se reposant au frais chez l’habitant. Sans accompagnateur, ni agence de voyage, ni flux de touristes étrangers, qui n’existaient pas à l’époque.

De nos rencontres inoubliables durant un mois avec les habitants, au gré des vicissitudes mécaniques notamment, j’aurai encore beaucoup à raconter (mais ceci n’est pas un blog) de notre traversée des Aurès, avec le film de Vautier à l’esprit, en longeant les gorges de Tighanimine face aux villages quasi-indétectables tellement ils sont nichés dans la pierre. Desquels nous entendions venir de très loin un gamin à mobylette pour nous proposer d’échanger un jean contre un beau tapis Chaouis des Aurès tissé en poil de chèvre et laine, fabriqué de façon on ne peut plus traditionnelle par les femmes de ces villages. Lui nous avait repéré, pas nous. Nous étions seulement des voyageurs -pas touristes- à la rencontre des autres, dans ces Aurès, berceau de la Révolution algérienne.

vautier3Que son œuvre soit poursuivie. Ses 180 films auto-produits restant pour l’heure invisibles en dehors, pour certains, des circuits militants. De ces documents filmés d’importance exceptionnelle pour connaître l’histoire de la colonisation et sur ses atrocités –de nombreuses bobines de témoignages de victimes des combats en Algérie- n’ont jamais à ce jour été diffusés par les chaînes de télévision nationales. Reconnus nécessaires pour l’écriture de l’histoire, ses films iront selon ses souhaits « à la Cinémathèque de Bretagne, à Brest, à 15 km de l’endroit où je suis né. »

Mais qu’entend-t-on? « Mesures exceptionnelles » sur « l’esprit du 11 janvier » ? Hum! Et encore « de guerre ». Tiens! Tiens! Que nous rejoue-t-on ? Cette fois-ci l’entretien radio tant repoussé avec Vautier s’avère incroyablement d’actualité.

D.D

Entretiens audio&vidéo.
Notre chronique.
http://youtu.be/B4CJCbiQgxU


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