Capture d’écran 2017-11-14 à 23.33.35Retour aux champignons ce jour. Après en avoir cueilli pour quelques poêlées ou omelettes en ce qui me concerne durant les semaines passées. Bon, pas des tonnes, pas des paniers pleins non plus, un peu quand même. Mes cueillettes ? Dans un panier assez large pour ne pas les mélanger: des cèpes, des bolets et girolles, mais cette saison plutôt des trompettes-de-la-mort – « encore un nom erroné, alors que les champignons chatoyaient d’un gris-noir plein de vie » (P. Handke)- qui ont bien l’allure de trompettes, et qui – vraie chance pour le cueilleur- vivent en colonie dissimulées parmi les feuilles mortes qu’il convient d’écarter doucement de la main. Où sont mes coins? le dire? de préférence pas. Le champignon (comestible) lui-même ne sait-il pas se faire discret?

Mais à la mi-novembre venue, bien que les trompettes-de-la-mort soient encore de saison, mon retour aux champignons se fait en suivant les errances d’un fou de champignon, personnage central du dernier livre « Essai sur le fou des champignons, une histoire en soi » du romancier, scénariste, dramaturge, essayiste autrichien Peter Handke. Où il est question de pleurotes, de morilles, de chanterelles, de pholiotes, de trompettes-de-la-mort… en transformant « le coeur des forêts en lieu d’enchantement ».

Capture d’écran 2017-11-13 à 21.13.20Dans ce livre, l’écrivain raconte l’histoire d’un ami d’enfance habité par une obsession, celle des champignons des bois et des forêts profondes. Qui deviennent prétexte à la marche, à l’observation, à l’imagination :

« En marchant, le regard toujours dirigé vers le sol où il savait qu’il y avait sous le feuillage que des feuilles et de l’argile, son regard s’affutait pour les apparitions espérées, sans que le marcheur fît quelque chose de plus ; de la même façon qu’il se mettait à marcher, il se mettait justement à voir là où il n’y avait rien de particulier à voir ; quand ensuite il parvenait aux endroits qui étaient prometteurs, ses yeux étaient prêts. »

Il décrit ainsi cet ami natif comme lui du même village des montagnes de Carinthie. « Lorsque l’enfant était enfant », il revendait ses champignons pour s’acheter des livres, des livres pour apprendre: « son intérêt et même ensuite sa passion pour le monde des champignons élargirent son champ de vision au lieu de le rétrécir ».

« Du moins, l’apparition ou le surgissement d’une forme remarquable entre les innombrables formes qui ne l’étaient pas (…) sur le tapis des feuilles de forêts ne le déboussolait pas plus que cette forme le figeait de saisissement : elle le transportait, elle le remettait en train au lieu de le dévier. (…) la supposée ou même réelle contre-nature du regard recouvrait son droit. Elle était la condition première pour chercher et trouver d’une façon générale; sans cette sorte de contre-nature, pas d’œil de découvreur, dans lequel, avec lequel et par lequel la non-forme devenait forme et la forme trésor. »

Un champ de vision qui s’élargit tout en maintenant une attention au détail où « le regard s’affutait pour les apparitions espérées…il se mettait justement à voir là où il n’y avait rien de particulier à voir. »

« A bien y regarder, il se sentait même moins enrichi par ses trouvailles que par les phénomènes secondaires : par exemple le fait de savoir faire la distinction, au cours des étés, entre le bruissement des chênes, parfois presque un grondement, celui des hêtres, plutôt un tumulte, et celui des bouleaux qui, même par grand vent, était plus un froissement qu’une rumeur. C’était une expérience d’apprendre comment les feuilles tombaient toutes différemment en automne selon les arbres : les feuilles bien découpées des érables commençaient par une chute en piqué avant de se poser doucement en vol plané ; les feuilles des châtaigniers, les plus grandes mais aussi les plus fines, en forme de bateau, mettaient le plus longtemps à tomber sur le sol, montant encore une fois en dansant et en se balançant ; (…) »

Pour Peter Handke qui a « l’oeil pour les détails », en forêt avec la trajectoire du regard, le rythme de la marche, le sens de la recherche, l’œil du découvreur de champignons est à la fois celui du premier et dernier homme: du premier, celui du cueilleur du Paléolithique; et du dernier, celui qui s’est mis en retrait des circuits, de l’accélération générale et de la mobilisation sans fin.

Et puis, pour le fou – en fait « l’ami » et l’écrivain ne font qu’un- seuls comptent les champignons sauvages qui ne peuvent se cultiver. «Tous restaient rétifs à la culture, et aussi longtemps que ces derniers résisteraient à la culture parmi toutes les plantes du globe, « mon et notre aller aux champignons restera partie prenante dans cette résistance et cette aventure de la résistance ! »

D.D

Ce qui a été écrit et dit ici-même autour de Peter Handke.