Images-from-Meme-Wars-9-466x700Lu sur Libération cette tribune portant ce titre qui interpelle De la fin d’un monde à la renaissance en 2050. Voilà pour l’accroche. Son auteur n’est autre qu’Yves Cochet, ancien ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement.

Pour la petite histoire, Yves Cochet alors mathématicien et enseignant-chercheur à la fac de Rennes 1, fut le premier personnage politique, alors peu connu, à venir dans nos studios pour un long entretien sur l‘écologie. C’était en 1984!

En cet été 2017, sa tribune retentit comme un coup de semonce. Lucide quant à la non-efficacité du combat institutionnel pour l’environnement, par son texte destiné dans un premier lieu à secouer le cocotier écologiste, Yves Cochet prédit rien de moins « l’effondrement mondial imminent et la nécessité d’un projet décroissant ».

N’ayant nulle envie de vous plomber plus encore le moral en cette rentrée libérale-productiviste, en offrant les lignes ci-dessous à « un psychopathe extrémiste qui se vautre dans la noirceur et le désespoir », donc à un « Cassandre » – selon la définition macronienne récente « Certains prédisent le pire. Il ne faut jamais céder aux Cassandre »-, il apparaît néanmoins plus que judicieux d’accorder trente-trois ans après son passage à notre micro, la plus fine attention à ce qui constitue pour certains, peu nombreux, un outil précieux contre l’obscurantisme. Quand d’autres verront dans ces pieuses exhortations et prêches apocalyptiques, une façon nouvelle de recycler le vieil idéal de la pénitence, de la mouise bienheureuse. Ou bien encore d’évacuer par un tour de passe-passe la question de la responsabilité sociale-historique du capitalisme. Des visions de la société qui mériteraient d’être débattues mais qui pour l’heure sont emportées par le vent dès qu’elles s’énoncent. Nous en sommes là, à ce point zéro, et il est bien inutile de se lamenter… à l’écoute des médias qui célèbrent le « beau temps » alors que le pays est brûlé par une importante et grave sécheresse.

Mais revenons quand même à cette étrange exhortation présidentielle à ses ministres digne d’un fumeux spécialiste de l’Antiquité grecque, à ne « jamais céder aux Cassandre(s) ». Allons donc voir la mythologie grecque. Et voilà que ça coince car que dit-elle ? Le Larousse est clair au sujet de Cassandre : « Fille de Priam et d’Hécube (Iliade). Aimée d’Apollon, elle obtint de lui le don de prophétie. Mais elle se refusa à lui, et le dieu se vengea en décidant qu’on ne la croirait jamais. »

Eh bien, c’est là où tout commence. Car comment ne pas croire aujourd’hui à ce qu’annonce ici Cochet ? Il y a des faits. A l’heure, entre autres, où l’ouragan Harvey ( voir ici) met Houston, la capitale du dieu Pétrole, sous les eaux – tout un symbole!- et que des inondations en Sierra Leone ont fait plus de 500 morts, lire ci-après :

« De la fin d’un monde à la renaissance en 2050.

« (…) Bien que la prudence politique invite à rester dans le flou, et que la mode intellectuelle soit celle de l’incertitude quant à l’avenir, j’estime au contraire que les trente-trois prochaines années sur Terre sont déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050).

L’effondrement de la première étape est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. Une telle affirmation s’appuie sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens d’une rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le libéral-productivisme renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement mondial dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La décroissance est notre destin.

La seconde étape, dans les prochaines années 30, sera la plus pénible au vu de l’abaissement brusque de la population mondiale (épidémies, famines, guerres), de la déplétion des ressources énergétiques et alimentaires, de la perte des infrastructures (y aura-t-il de l’électricité en Ile-de-France en 2035 ?) et de la faillite des gouvernements. Ce sera une période de survie précaire et malheureuse de l’humanité, au cours de laquelle le principal des ressources nécessaires proviendra de certains restes de la civilisation thermo-industrielle, un peu de la même façon que, après 1348 en Europe et pendant des décennies, les survivants de la peste noire purent bénéficier, si l’on peut dire, des ressources non consommées par la moitié de la population qui mourut en cinq ans. Nous omettrons les descriptions atroces des rapports humains violents consécutifs à la cessation de tout service public et de toute autorité politique, partout dans le monde. Certains groupes de personnes auront eu la possibilité de s’établir près d’une source d’eau et de stocker quelques conserves alimentaires et médicamenteuses pour le moyen terme, en attendant de réapprendre les savoir-faire élémentaires de reconstruction d’une civilisation authentiquement humaine. Sans doute peut-on espérer que s’ensuive, autour des années 50 de ce siècle, une troisième étape de renaissance au cours de laquelle les groupes humains les plus résilients, désormais privés des reliques matérielles du passé, retrouvent tout à la fois les techniques initiales propres à la sustentation de la vie et de nouvelles formes de gouvernance interne et de politique extérieure susceptibles de garantir une assez longue stabilité structurelle, indispensable à tout processus de civilisation.

Ce type de sentences aussi brèves qu’un slogan peuvent entraîner une sensation de malaise chez le lecteur qui viendrait à se demander si la présente tribune n’est pas l’œuvre d’un psychopathe extrémiste qui se vautre dans la noirceur et le désespoir. Au contraire, débarrassés d’enjeux de pouvoir et de recherche d’effets, nous ne cessons d’agir pour tenter d’éviter la catastrophe et nous nous estimons trop rationnels pour être fascinés par la perspective de l’effondrement. Nous ne sommes pas pessimistes ou dépressifs, nous examinons les choses le plus froidement possible, nous croyons toujours à la politique. Les extrémistes qui s’ignorent se trouvent plutôt du côté de la pensée dominante – de la religion dominante – basée sur la croyance que l’innovation technologique et un retour de la croissance résoudront les problèmes actuels. Si notre prospective est la plus rationnelle et la plus probable, reste à en convaincre les militants d’EE-LV, les Français et tous nos frères et sœurs en humanité. La dissonance cognitive de nos sociétés empêche que ceci soit possible en temps voulu. Cependant, les orientations politiques déduites de cette analyse deviennent relativement faciles à décrire : minimiser les souffrances et le nombre de morts pendant les décennies à venir en proposant dès aujourd’hui un projet de décroissance rapide de l’empreinte écologique des pays riches, genre biorégionalisme basse-tech, pour la moitié survivante de l’humanité dans les années 40. Autrement dit, profiter de la disponibilité terminale des énergies puissantes et des métaux d’aujourd’hui pour forger les quelques outils, ustensiles et engins simples de demain (les années 30), avant que ces énergies et ces métaux ne soient plus accessibles.(…) »

Yves Cochet
Ancien ministre de l’environnement, président de l’Institut Momentum »

Tel Cassandre pour qui personne jamais n’accordait la moindre créance à ses dires, bien qu’elle avait prédit chaque événement aux Troyens, ils refusèrent de l’écouter, ses mots tombèrent dans le vide, personne ne les entendit, eh bien voici selon Yves Cochet et son Institut « les trente-trois prochaines années sur Terre déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif ». Notons au passage à l’adresse de l’Elysée que la racine grecque du prénom Cassandre, Kassandra, signifie « la femme qui repousse l’ennemi », « celle qui protège « .

Mais, en contre point à ce travail prophétique, parce que ça manque à ce texte radicalement Noir c’est noir! et plus généralement au temps gris dans lequel nous sommes, je citerai Jean-Pierre Vernant, philosophe et brillant helléniste ayant consacré sa vie à la mythologie grecque, « ce qui est fort chez l’homme grec c’est un sentiment d’appartenance, d’inclusion dans le monde; même si ce monde l’écrase, il sait que d’une certaine façon ce monde est beau. C’est comme ça! Il n’y a rien que l’esprit ne doive aborder avec une pensée critique et en même temps le résultat n’est ni la souffrance ni la morosité. En même temps que l’homme bénéficie de cette liberté critique, il a le sentiment d’être dans un univers qui, même avec des monstruosités comme la mort et des choses inexplicables, reste beau! ». (La volonté de comprendre-Edt L’aube).

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de la Décroissance, de l’Anthropocène, du pétrole et du climat.