Ce que raconte le poulet à la société française. N°1258
Écrit par admin sur 17 juin 2026
La consommation de poulet explose en France, et le 2 juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté une loi d’urgence agricole qui doit permettre aux éleveurs de produire plus avec de nouveaux poulaillers. Pour les représentants français de la volaille, il faudrait construire au minimum 2 000 poulaillers supplémentaires d’ici 2035 pour répondre à la demande.
Cette explosion est portée par les produits ultra-transformés, de type nuggets, tenders où l’on y ingère une protéine standardisée. Ou par le poulet à frire ou poulet à griller Broiler qui grossit à une vitesse aberrante, devenu un artefact industriel, dont une partie est dénommée « minerai de viande« . C’est le passage de l’existence au pur fonctionnement, la désubstantisation totale du vivant est la réalité de l’élevage intensif de l’agro-industrie avec effets catastrophiques, écologique, étique, et sanitaire – lire le dernier rapport de la Cour des Comptes et la condamnation de l’Etat quant à la prolifération des algues vertes en Bretagne, ici & là.
C’est de ce poulet-là dont déjà parlait il y a une bonne dizaine d’années Jason W.Moore, un historien américain de l’environnement et sociologue, qui développait un concept basé sur le « bon marché » (Cheap). Pour lui, le capitalisme n’est pas seulement un système économique, c’est une manière d’organiser la nature.
Ce qu’il nous apprenait c’est que pour survivre et générer du profit, il doit impérativement maintenir le coût de la vie et de la production au plus bas. Moore en définissait sept piliers de manière interconnectée.
La nature bon marché: traitée comme ressources infinies, gratuite ou presque. L’argent bon marché: le besoin du flux financier et de crédits à bas coût. Le travail bon marché: pas seulement les bas salaires, l’appropriation du travail non-payé, celui des femmes par exemple. L’énergie bon marché: la dépendance absolue aux énergies fossiles sans que les dégâts climatiques réels ne soient jamais intégrés sur le prix de vente. Le soin (care) bon marché: soins domestiques, l’éducation, la santé. Les vies bon marché: dévalorisation raciale, coloniales, de genre. L’alimentation bon marché: coût de l’alimentation minimal, d’où systèmes agricoles intensifs, souvent au détriment des sols, de la santé et de la souffrance animale.
A propos de ce dernier des piliers référencés, l’objectif est de produire des calories de base à bas coût pour que les salaires des ouvriers puissent rester bas sans qu’ils ne meurent pas de faim.
Cette actualité poulaillère amène La Chronique d’ici-même à rafraîchir nos précédentes chroniques de 2018 autour du « bon marché » (Cheap), qui allait en toute évidence exploser en France tôt ou tard.
Ces Chroniques étaient titrées « Cheap », à relire ici et « L’idéologie des trucs pas chers », à relire là.
Il faut s’imaginer ce que pourrait avoir à raconter le poulet à la société française. Avant d’être placé sur le convoyeur puis plongé dans le bac électrique (mise à mort: étourdissement, saignée, échaudage, etc.), il la renverrait à l’imaginaire bucolique très fort de la gastronomie française à l’effigie du coq gaulois. Supposée capable de se soustraire à cette entreprise planétaire de démolition culinaire, eh bien, il lui dirait que ce n’est que rêverie, un mythe pignon sur rue.
Les salaires n’augmentant pas, le coût de la vie s’élevant, c’est dans le même temps, non pas seulement un « pouvoir d’achat », mais tout un art de vivre populaire fait de goûts et saveurs, de souvenirs et de conversations, de lieux et de rythme de vie, qui, cédant à l’accélération – consommation rapide- et la rationalisation – introduction dans un dispositif de production mondialisé qui a déjà décidé pour vous-, se fait la malle.
Ce qu’il pourrait avoir à raconter encore, ce poulet, à la société française c’est qu’avec cette loi indigne du 2 juin qui acte l’accaparement de biens communs (l’eau, entre autres) par les modèles agricoles les plus intensifs, la standardisation de ce qu’elle s’autorise à penser est bien en marche. Dernière nouvelle en date, lire ici.
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du Versant animal & végétal.