Le 17 octobre, la quête d’une poétique de l’existence. N°1276
Écrit par admin sur 21 octobre 2026
Nous étions plus de 30 000 à Rennes pour la manifestation du 17 octobre, en soutien aux revendications parfaitement légitimes des lycéens qui manifestent depuis 3 semaines, et contre la vie chère. Pour l’avenir en un mot. Mais j’avertis d’emblée : pardon pour l’anachronisme ! Ce que décrit ici La Chronique d’ici-même n’est pas télégénique, ni addictif comme ailleurs. D’autant qu’elle témoigne d’une foule paisible et joyeuse qui a défilé de façon exemplaire.
Très nombreux dès 14 heures, nous sommes restés serrés, bloqués comme des sardines dans leur boîte, pendant un très long moment sur les quais. Puis, d’un coup, avant que la manifestation démarre, le canon à eau est entré en action, suivi des gaz lacrymogènes. Noyés dans ceux-ci, se passant du sérum phy sous les lacrymos, nous avons alors senti une poussée vers l’ouest, en direction de la place de Bretagne, étant pris, Place de la République, dès le départ dans une nasse.
D’entrée, ça place tout de suite le climat ! Autrement dit, ça positionne la nature du débat et des relations réciproques.
A celles et ceux qui n’ont comme unique perception du réel que celle des casseurs et des pilleurs, qu’ils sachent qu’une invisibilisation médiatique du plus grand nombre existe aussi, et c’est violent. Bref, à Rennes, on a vu de la vie, de la solidarité, du calme et de la joie. Avec lesquels le cortège s’ouvrait pour laisser passer le camion des pompiers en l’applaudissant, respectueux par ailleurs des biens et des personnes.
Il faut bien voir que ces mobilisations sont celles de la révolte lycéenne qui crie ses doutes et ses colères. Celle de la Génération Z, des 14-29 ans. Prise par un désir de vitalité et de résistance face aux inégalités sociales.
Le défilé jusqu’à la gare s’est déroulé bon enfant. Une nouvelle fois, on y décelait l’expression d’une recréation d’un lien social chaleureux, de solidarité immédiate et de discussions inattendues, là où le quotidien isole.
Tout au long du parcours, j’ai discuté avec ma voisine de marche. Quarante et un ans, psychologue de profession, elle m’a raconté les détresses humaines auxquelles elle est confrontée. Elle me parle des nombreuses tentatives de suicide trop ignorées chez les plus jeunes. Tout récemment, elle a eu affaire au cas d’un gamin de 13 ans ayant tenté de se suicider en absorbant une poignée de cachets.
Elle travaille en relation avec les unités chargées de l’aide sociale à l’enfance à Rennes. Elle m’a parlé du manque de moyens et de reconnaissance de leur travail, un abandon visible, année après année, des services de soins, et elle a dénoncé la dérive technocratique qui envahit tout et rend le langage déshumanisé.
Ma marche aura duré plus de deux heures, sans voir le temps passé et dans une bonne humeur générale.
Que dire maintenant de cette manifestation ? Très peu de drapeaux, de banderoles, d’organisations politiques ou syndicales ; bref, les « appareils d’encadrement » traditionnels. D’où une apparence toute relative d’inorganisation bon enfant. Point faible : pas préparée à parer à tout débordement, provocation et manipulation – lire plus bas les témoignages que relève André Markowicz.
Un fait marquant : la tenue vestimentaire des jeunes, souvent de la tête aux pieds vêtus de noir comme souvent dans la vie courante, et là pour les plus aguerris avec paire de lunettes de plongée, masque filtrant blanc, et gel anti-lacrymo, façon Black block. Ce que notre premier ministre, dans « la langue de bois », assimile à une « constellation d’ultra-gauche bien organisée pour renverser le pouvoir ». Ce que d’autres appelleraient plutôt une constellation de voix autonomes. Quant aux Black Block, les vrais, … mystère et interrogation.
En revanche, un slogan revient assez souvent : « Tout le monde déteste la police « . On entend aussi le chant « Siamois tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »), parfois détourné avec humour lycéen en « Tasty Crousty antifascisti « .
De par son ampleur à Rennes, c’est une manifestation reconnue historique. Non seulement par le nombre, mais aussi parce que c’est une expérience de présence, d’émotion partagée et de création collective venue d’une très jeune génération qui fait le match contre les « Robot cops ». Bon, le fait de former un « nous », c’est une richesse humaine qui se loge dans des vies que la société regarde trop peu.
Autre fait remarquable significatif d’un changement d’allure : l’apparition des pancartes individuelles en carton, où le manifestant devient l’auteur de son propre texte ou caricature. Le petit carton d’emballage réutilisé est l’objet « pauvre » et accessible par excellence. C’est le bricolage au sens noble qui n’est pas la réplication d’une consigne, mais une prise de parole située. L’imagination comme liberté concrète, choisir son bon mot, sa peinture, son ironie ou sa métaphore. Le carton individuel, lui, porte une expérience singulière qui cherche à rejoindre celles des autres.
Une preuve d’intérêt à l’égard de ces pancartes mal ficelées : leur filtrage par la police. On se demande bien pourquoi. D’autant qu’elles relèvent de la liberté d’expression de chacun.e. D’où cette question : que devient une société lorsque les paroles ordinaires de ses membres sont traitées d’abord comme des objets à contrôler, plutôt que comme des expériences humaines à entendre ? Car derrière une pancarte de carton, il y a quelqu’un qui a pris le temps d’écrire quelques mots à la main. Parfois des faits concrets, la plupart des écrits relatifs à la précarité, l’anxiété face à l’avenir, le dézingage des services publics du soin, d’éducation, et de proximité, ou le sentiment d’injustice ressenti et le mépris social bien présent en soi. Voire encore, ce carton (photo ci-contre) pour un rappel historique à cet autre 17 octobre… policier.
Loin des idéologies, c’est d’une politique de la présence incarnée dont il s’agit là. Cette génération a connu les attentats, le Covid, l’urgence climatique, Parcoursup, les injustices de classe qui vont crescendo, et aujourd’hui la méritocratie. C’est fini, ils n’y croient plus, c’est cassé. Là chacun vient manifester non seulement avec son corps, mais avec sa propre pensée mise en forme. Et, franchement, cela fait un bien fou ! S’ajoute l’usage du téléphone portable par une Gen Z qui en maîtrise à merveille le potentiel – à relire ici.
Mais revenons à ces petits cartons, expression de « l’imagination de la jeunesse » comme me l’expliquait mon interlocutrice, la psychologue. Mère de deux enfants, dont l’une est lycéenne, elle savait que sa fille était présente dans le défilé avec ses copines, tout en restant en étroite relation téléphonique avec elle. Du même pas, au coude à coude, nous discutons avec notre voisin, un solide « gilet-jaune », métallo de profession, portant fièrement le drapeau tricolore, avec à son cou le keffieh palestinien. Lui nous raconte qu’il a perdu plus de trois mois de salaire, il y a huit ans, lors des mobilisations « Gilets jaunes. »
Arrivés non loin de la gare, nous applaudissons une femme âgée qui, de puis sa fenêtre de l’immeuble, tient joyeusement, non pas un carton, mais le drapeau de la République espagnole de 1936, rouge en haut, jaune au milieu et violet en bas. Et, le cortège, en écho, d’entonner en chœur le refrain antifascisti. Sauf que, sans doute malgré elle, rappelant implicitement par là même ce qui en suivit. C’est alors que ma compagne de marche me fait connaître l’histoire de sa propre famille. Ses grands-parents barcelonais avaient été des réfugiés espagnols de la guerre d’Espagne, internés au camp d’Argelès, dont la mémoire reste si douloureuse.
Heureux de ce moment historique si précieux, j’ai quitté les lieux à cet endroit précis, disons à mi-parcours, le cœur plein de chaleur humaine et d’espoir en cette jeunesse en colère face à un mur de mépris total ! Une colère saine comme l’explique la philosophe belge Camille Moreau : » Ne plus se mettre en colère, c’est consentir « , à lire ici.
Vers 18/19 heures de retour à la maison, la télévision m’a raconté une tout autre histoire. Cette fois, la visibilité du spectaculaire – ce qui pille et casse-, contre l’invisibilité du quotidien – ce que racontent les cortèges fournis et paisibles.
D.D
En complément, La Chronique d’ici-même relaie ce texte implacable de l’écrivain et traducteur André Markowicz sur cet événement majeur qui « est en train de se passer sous nos yeux » tiré de sa page Fb en date du 20/10/2026.
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de la guerre d’Espagne. Et d’André Markowicz.