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Contre les idéaux ascétiques. N°614

Écrit par sur 15 janvier 2014

Paraît que parmi les penseurs anciens, il est difficile de trouver quelqu’un de plus joyeux et de plus énergique, de moins terrorisant aussi que Baruch Spinoza. Cependant il fut aussi l’un des plus détestés et les plus craints de notre tradition intellectuelle. Peu de temps après sa mort, une main anonyme inscrivit sur sa pierre tombale cette sinistre injonction: « Crache sur cette tombe: ici repose Spinoza. Puisse sa doctrine demeurer elle aussi ensevelie en ce lieu et ne pas propager sa pestilence! »

J’avance avec des pincettes vu que je connais trop peu le monsieur. Paraît pourtant que pour construire un système philosophique permettant d’accéder à la sagesse, chapeau! Son chef-d’oeuvre: l’Ethique. Entre autres Spinoza y soutient que, de toutes les réalités de l’univers, la seule que nous connaissions à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, c’est-à-dire comme esprit et non seulement comme étendue, est notre propre réalité, la réalité humaine. Eh bien, voilà, ce n’est pas ici dans cette chronique hebdomadaire qu’il sera contredit.

Si j’en parle c’est qu’en recherchant dans le tas de numéros du Magazine littéraire conservés à la maison, je suis tombé sur cet autre texte de Jean-Paul Dollé, philosophe du « vivre ensemble » et auteur souvent repris dans ces pages-ci. Un texte cette fois consacré à Spinoza. Et finalement à la Cité.

« Contre les idéaux ascétiques.

Condamnant l’idée d’un Dieu tyrannique ainsi que les passions tristes, Spinoza propose une vraie Cité où les citoyens agissent par amour de la liberté et découvrent le sens d’une vie proprement humaine, c’est-à-dire joyeuse.

L’Ethique de Spinoza est une physique des passions à but thérapeutique. Au contraire de la morale qui, au nom d’un Dieu (d’une loi) transcendant, édicte des commandements auxquels les hommes doivent obéir, l’Ethique est une diététique qui décrit des modes d’existence et indique les manières de discerner ceux qui sont bons ou mauvais pour le corps. Au jugement moral qui édicte les valeurs morales du Bien et du Mal, Spinoza dans l’Ethique substitue une clinique et propose un art de vivre. C’est en ce sens que l’existence est une expérimentation, le contraire d’un jugement.

Tout individu, tout mode existant se définit par le pouvoir d’être affecté, auquel correspond un degré de puissance. « Par affect, j’entends les affections du corps par lesquelles la puissance d’agir de ce corps même est augmentée ou diminuée, favorisée ou empêchée » (Ethique, livre III, chap3).

Quand ce mode existant rencontre un autre mode, il arrive que cet autre mode soit bon pour lui, c’est-à-dire se compose avec lui, ou qu’au contraire il lui soit mauvais, c’est-à-dire qu’il le décompose. Dans le premier cas sa puissance d’agir augmente puisque la puissance de l’autre mode s’y ajoute, dans le second cas elle diminue, puisque la puissance de l’autre mode s’en soustrait. L’augmentation de la puissance d’agir signe le passage à une perfection plus grande et s’appelle sentiment de joie. Le passage à une perfection moindre ou la diminution de la puissance d’agir s’appelle tristesse. « Nous ne pouvons pas dire que la tristesse consiste dans la privation d’une plus grande perfection, car la privation n’est rien, tandis que le sentiment de tristesse est un acte qui, pour cette raison, ne peut être que l’acte de passer à une perfection moindre » (Ethique III).

Dans l’Ethique il n’est jamais question de devoirs, mais de luttes de puissances entre modes existants. Ou bien le mode existant rencontre d’autres modes existants qui conviennent avec lui, ou bien le mode existant en rencontre d’autres qui ne conviennent pas avec lui et tendent à le détruire. Dans le premier cas l’aptitude à être affecté du mode existant est rempli par des affects-sentiments joyeux, à base de joie et d’amour, dans le deuxième cas par des affects-sentiments tristes, à base de tristesse et de haine. L’effort pour éprouver de la joie, augmenter la puissance d’agir est le conatus. Le conatus est le droit du mode existant. Il est indépendant de toute considération de devoirs, puisqu’il est le fondement premier, la cause efficiente et non finale. Cet effort pour persévérer dans son être et éprouver des passions joyeuses réussit d’autant mieux que l’homme organise bien ses rencontres avec les autres modes existants. Or cet effort est celui de la raison. Cet effort réussi, cette augmentation de la puissance, Spinoza l’appelle vertu.

On est très loin de ce que la morale considère habituellement comme vertu, car il s’agit toujours d’éprouver le maximum de ce que peut un corps et de substituer à l’ignorance de la conscience la connaissance adéquate, c’est-à-dire l’ordre des causes et des lois. En effet, quand nous ne comprenons pas une loi, elle apparaît sous l’espèce morale d’un il faut. « C’est par analogie que le mot de loi se voit appliqué aux choses naturelles, et communément, par la loi, on n’entend pas autre chose qu’un commandement » (Traité théologico-politique, chap4).

Ce qui est mauvais, ce qui empoisonne la vie, ce qui empêche la bonne santé- Nietzsche dira la grande santé- ce sont les commandements, référés à un Dieu tyrannique, émanation des illusions de notre conscience. Ce qui empoisonne la vie ce sont les catégories du Bien et du Mal, de faute et de mérite, de péché et de rachat, les passions tristes, la haine, la haine de soi. « La haine et le remords, les deux ennemis fondamentaux du genre humain » (Court Traité).

Spinoza, contemporain des guerres civiles de religion, refuse le Dieu Législateur-Maître qu’il est inconcevable de haïr mais qui en retour génère les « haines théologiques ». Si au contraire nous concevons Dieu comme nécessaire, c’est-à-dire comme la nature elle-même dans sa totalité impersonnelle, toute crainte de sa colère disparaît. L’amour que nous lui portons s’appelle un « amour intellectuel de Dieu » (Vè partie de l’Ethique) ; c’est-à-dire un désir de connaissance. En contrepartie nous sommes capables d’aimer les autres hommes comme des êtres naturels qui nous sont le plus utiles et donc le plus nécessaires. Spinoza appelle cette situation l’amitié.

A l’obéissance à une loi tyrannique Spinoza oppose l’effort d’une communauté d’hommes conduits par la raison. En effet la connaissance rationnelle multiplie la puissance de tous. C’est pourquoi Spinoza condamne toute forme d’Etat théocratique, c’est-à-dire « un régime de superstition ». Mais nul ne pense jamais seul ; connaître réellement c’est penser de moins en moins seul. L’Ethique génère l’institution d’une société politique qui possède la puissance immanente de se transformer dans le sens d’une vie proprement humaine, c’est-à-dire joyeuse.

Nous comprenons ainsi en quoi pour Spinoza la théorie du corps politique est la recherche d’une stratégie de la libération collective dont le mot d’ordre pourrait s’énoncer de la façon suivante : être le plus nombreux possible à penser le plus possible. De la condamnation des passions tristes, la tristesse, puis la haine, la haine de soi, l’aversion, la crainte, le désespoir, l’envie, le repentir, la honte, le regret, la colère, la vengeance, la cruauté, Spinoza en vient à proposer la vraie Cité où les citoyens agissent par amour de la liberté plutôt que dans l’espoir de récompenses ou pour la sauvegarde de leurs biens. En fait Spinoza n’a de cesse de stigmatiser ce que Nietzsche appellera le ressentiment et de dire oui à la vie comme pure affirmation de la joie.»

Jean-Paul Dollé- Le Magazine Littéraire- novembre 1998-N°370.

Hum ! J’ouvre la parenthèse. Sans vouloir trop gâcher l’idée.

Sans être d’ordinaire de mauvaise compagnie, je le dis tout net et préviens : penser que dans pareille « vraie Cité », être seulement de mauvais poil me bannirait de la collectivité « positive » me glace le dos ! Par bonheur, qu’on tente de me faire sourire pour convenir s’avère peine perdue. Quitte à faire ronchonner quelques panthéistes néo-spinozistes déjà pas farceurs pour un sou, pour lesquels : tout est Dieu, Dieu est partout, je suis un fragment de ce tout/Dieu, etc.

Bref, je redoute la palette de coaching du bien-être citoyen. Depuis longtemps opérationnelle en entreprise en y servant du Spinoza arrangé à la sauce néo-libérale. Pour « positiver » disent-ils lors des entretiens professionnels.

Tenez ! Sans vouloir trop gâcher l’idée. Prenez le « Poème-théâtre de Bernard Bretonnière » comme l’écrit Jacques Josse. Rentre pas dans les clous « Ledépressif « : « en a trop sur le cœur pour chercher à expliquer quoi que ce soit. Ne sait pas comment ça lui est tombé sur le râble. Il est troué de partout. On lui reproche ses faiblesses, ses renoncements, sa vie au ralenti. On lui rappelle qu’il avait pourtant « tout pour être heureux » et que cet état piteux dans lequel il se trouve n’est imputable qu’à lui et à lui seul. « Ledépressif en débit fait ses comptes : de soi plus d’estime de respect de confiance plus de capacité d’amour perte d’objet. » Plus il en bave et plus il s’isole. Plus de goût, d’envies. Voudrait ne plus sortir, ne plus se lever, se laver, se regarder dans la glace. Les mots claquent. Ledépressif ne se fait pas de cadeau. Il morfle, se ratatine. Il prend des flopées de cachets mais rien n’y fait. Il finit par croire ceux qui le pensent responsable de ce qu’il commence à nommer sa maladie. Les conseils fusent et ne cessent de se contredire. « Vous vous écoutez trop » « écoutez votre être profond » « c’est à vous de vous aider » « faîtes vous aider » « lâcher prise » « verbalisez » « installez le silence en vous même » « laissez vous aller » « résistez » « acceptez vous tel que vous êtes » « changez de vie » « oubliez votre narcissisme » « apprenez à vous aimez ». Facile à dire. Plus dur à vivre. Parfois il croise Lheureux. Tout sourire, celui-ci croque et croche dans la vie avec une vigueur que rien ne semble pouvoir venir troubler. Ce genre de rencontre l’assomme encore un peu plus. « 

Tenez encore ! Sans vouloir gâcher l’idée. La référence à Spinoza se trouve au centre de l’oeuvre de Léo Strauss, le père des néoconservateurs, ces va-t-en guerre américains contemporains : pour Strauss, Spinoza offre le modèle de la fracture entre l’idéologie populaire adaptée aux gens ordinaires et le vrai savoir auquel seule une minorité doit pouvoir accéder.

Après quoi, je ferme la parenthèse.

Ré-écoutons néanmoins Yves Citton à propos de Spinoza.

D.D


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