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Disparition. N°601

Écrit par sur 16 octobre 2013

Disparition. Jean Guillorel, artisan-maçon de terre crue est décédé. C’était un ami. Au tournant des années 90 nous avions fait un peu équipe pour la promotion de la construction en terre crue en Bretagne, dans le magnifique bassin de Rennes en particulier.

Jean était un type tout d’un bloc. A prendre ou à laisser. Un rude. Une force. Une figure locale. Une nature. Un électron libre. Un type bien. Habitant au Lou-du-Lac, commune près de Romillé en Ille-et-Vilaine. Au sens de l’habiter comme on l’entend ici. C’est-à-dire investi dans sa partie de monde. Y compris en trimballant avec bonhomie son four en terre ambulant qui sert à griller le cochon dans les fêtes du pays.

Il était devenu maçon-coffreur je crois sur les grands chantiers de construction. De construction en béton et ça ça n’a jamais collé avec sa personnalité. D’abord parce qu’il fut quelqu’un de très indépendant, au caractère sérieusement trempé. Deuxio parce que ce qui faisait sens pour lui c’était de reprendre les techniques d’origine de construction en bauge, de les re-moderniser selon ce qu’il avait appris. C’est à l’occasion d’un montage d’une exposition et colloque sur l’architecture de terre crue en 87 que je l’ai rencontré à son atelier. Atelier qui permettait le mieux la réflexion créatrice sur la manière de bâtir avec la matière qui adhère, le climat qui humidifie, l’air qui assèche, et le partage du savoir.

Puis assez régulièrement, selon nos dispositions et surtout quand il avait un projet en préparation il m’appelait pour qu’on déjeune ensemble. Pour qu’on en discute. Le rituel était fixé d’avance: tournées de blanc au bar, menu ouvrier en salle, café arrosé au bar en sortant.

Je pensais le revoir prochainement. Au bar, je n’aurai pu résister à lui raconter cette anecdote. Dans l’air du temps. De lundi soir dans mon TER. Surgit un air de chanson sifflé dans le wagon. Affolement des voyageurs. Qui se mettent à fouiller dans tout leur bazar. Pour choper leur portable. Trop tard, l’air interloqué, que voient-ils passer l’air joyeux ? Se grattant la tête, regardant en l’air, le contrôleur sifflotant l’air connu. Ni sonnerie, ni sonnette, ni sifflet, ni signaux. Seulement la musique.

On aurait ri des réflexes de Pavlov. Assez courants aussi dans le bâtiment. C’est assez hérétique aujourd’hui de rire. Mais bon. Puis je lui aurai parlé de ce qui se met en place un peu partout qui a trait plus ou moins directement à la terre crue. Disons à ce nouveau vocable d’éco-matériaux ou de matériaux bio-sourcés. Je lui aurait fait part de ce nouvel intérêt « officiel » pour ce qui est déconsidéré. Bien que ça soit gratuit, à portée de main, et présentant bien des avantages en terme de durabilité justement. Ainsi veut-on de nos jours dans les ministères « la territorialisation de la démarche filière verte dans le champ de la qualité de la construction ».

On aurait parlé qu’aujourd’hui la production mondiale de ciment représente 50% des matériaux de construction, et que face à la demande mondiale et à la spéculation qui l’accompagne, les prix flambent. Qui plus est grande consommatrice de sable et d’eau, gisements non-renouvelables. D’où le recours incontournable aux matériaux locaux (terre, paille, feuillage, etc, avec fort peu d’énergie consommée, et des emplois locaux à la clé, etc.) mis en oeuvre par des techniques proches des savoir-faire vernaculaires, qui sont une ressource universelle. Et qu’avec de la motivation aucun frein insurmontable n’existe pour l’empêcher. Puisque désormais les assureurs couvrent ces techniques.

Si ce n’est que dans le coût d’un matériau de construction, celui de la matière première est infime par rapport à la part qui va à la commercialisation, à la recherche et développement, à la logistique, et donc à la plus-value. Bref en plein dans l’essor du capitalisme financier. Du coup les vrais blocages demeureront puisque la terre crue est gratuite, à la disposition libre des éco-constructeurs, et qu’elle remplie de multiples fonctions (murs porteurs, régulation hygrométrique, etc.) sans enrichir d’intermédiaires au passage. D’où le problème. Toujours le même. A moins que…

A moins qu’il y ait de la récupération immobilière. Car rappelons quand même ce que nous disait le philosophe Jean-Paul Dollé, de son vivant professeur à l’école d’architecture de Paris-la Villette, « Nulle part mieux que dans l’˝immobilier˝ ne se montre cette transmutation métaphysique qui transforme la chose en ˝produit˝. En effet, pour que l’immobilier devienne une activité hautement rentable, il faut qu’au préalable se modifie radicalement la conception que les mortels se font de l’essence de l’espace et changent en conséquence leur manière d’habiter sur terre et de construire leur habitat. ».

Peut être alors aurions-nous fait rapidement le bilan de ces années allant de l’essai de bloc bauge, perdu dans une tassée d’orties le jour de notre première rencontre, jusqu’au Salvaterria, premier immeuble passif de France (40 logements) réalisé avec ce même procédé de fabrication, par lui-même, pour ce qui concerne la partie terre crue (photo ci-contre).

Mais voilà, ce déjeuner n’aura pas lieu. Avec son air rigolard « Tiens! un revenant ! » m’aurait-il lancé comme toujours. J’ai hâte à présent de lui le dire à mon tour.

D.D


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