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Patrick Chamoiseau: « Kanaky, du méfait colonial à la mondialité ».

Écrit par sur 24 mai 2024

Kanaky, du méfait colonial à la mondialité : Une tribune de Patrick Chamoiseau, écrivain, prix Goncourt, parue ce 24/05/2024 sur le site de Libération. Il y a des idées pas encore aperçues dans le débat et qui méritent qu’on s’y attarde. Radio Univers fait suivre cette tribune, en écho à l’entretien qu’il nous avait accordé – à ré-écouter ici.
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« La crise en Nouvelle-Calédonie confronte la France à une réalité inaperçue : il n’y a pas d’«ultramarins» mais des «peuples nations» nés du tourbillon de l’histoire et parfois antérieurs au fait colonial. Ce nouveau monde oblige à ouvrir le pacte républicain.
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La Kanaky (maintenant convulsive sous le mépris, la violence et la mort) offre à la vieille République française une occasion de se moderniser. Sa juste revendication exige une autre vision du monde. Elle demande aussi un réexamen de ce qui se «crie» tristement «outre-mer». Cette estampille ténébreuse camoufle ensemble un système et un syndrome. Système, parce que, depuis des décennies (déjouant les mannes européennes et les paternalistes plans de développement), tous les indicateurs mortifères attestent d’une évidence : ces situations humaines demeurent largement en dessous du niveau de bien-être humain que l’on pourrait attendre de terres dites françaises. Syndrome, parce que dans ces pays-là, les signes pathologiques d’assistanat, de dépendance ou de déresponsabilisation sont les mêmes et sévissent de concert (1).
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Via la Kanaky, ces pays méprisés par la France offrent à la compréhension du monde une réalité encore inaperçue. Celle-ci ne peut se percevoir par l’unique prisme du «colonial», comme le pensent encore les activistes décoloniaux. Le fait (ou mé-fait) colonial n’est qu’une donnée parmi d’autres. Il nous faut sortir de la prégnance occidentale (seule aujourd’hui à raconter le monde), et entreprendre d’inventorier, une à une, toutes les forces qui ont oeuvré à l’accouchement de notre époque. En attendant, commençons par ouvrir notre focale à la mondialité.
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Le poète Edouard Glissant appelait ainsi la résultante d’un tourbillon complexe. On y trouve enchevêtrées, les évolutions impénétrables du vivant, les emmêlées des peuples, cultures et civilisations, résultant des chocs coloniaux, du broiement des empires, puis du capitalisme protéiforme. Résultante de ce chaos : l’individuation. Cette dernière a éjecté des millions d’individus des vieux corsets communautaires pour précipiter leurs combats, leurs rêves, leurs idéaux, vers des accomplissements imprévisibles dans la matière du monde. La mondialisation économique est un standard barbare, mais la mondialité est une matrice vivante, un en commun infraplanétaire, qui relie par des agentivités créatives tout ce qui se trouvait séparé. C’est d’elle que va surgir, tôt ou tard, un autre monde, encore imprédictible.
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Principe actif de la « créolisation ».
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Cette mondialité peut nous aider à comprendre la Kanaky, et mesurer combien la Constitution française est maintenant obsolète. Surtout inacceptable. Elle verrouille (sous une fiction absurde de «départements», de «régions», de «collectivités» et de «territoires» d’outre-mer) des complexités territoriales, historiques et humaines qui lui sont étrangères. Ce ne sont pas des choses «ultramarines». Ce sont des peuples nations ! Ils ont surgi d’une alchimie que les anthropologues appellent «créolisation». Ce terme souligne ce qui se produit quand, de manière immédiate, massive et brutale, des peuples, des civilisations, des individus (mais aussi des interactions amplifiées entre les écosystèmes, biotopes et biocénoses) imposent aux existences une entité globale de référence : celle de Gaïa qu’aimait Bruno Latour, de cette Terre patrie dont parle Edgar Morin, ou de ce chaosmos poétique que Glissant nomme «Tout-monde».
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Cet entremêlement inextricable du vivant et des hommes se serait inévitablement produit. Prenons, la traite des Africains, l’esclavage de type américain, le système des plantations et des extractions massives. Ajoutons-y, la colonisation, le capitalisme, la prolifération urbaine et les systémies technoscientifiques, on aura alors à peine esquissé le plus visible d’un processus insondable : celui de la relation. Cette notion du tout relié à tout constitue le principe actif de la créolisation. C’est d’elle qu’ont surgi ces peuples nations que la Constitution française ne comprend pas. Elle les verrouille sous un effarouchement «indivisible» et fonde sa Ve République sur un aussi fictif que monolithique «peuple français». Elle réduit ainsi à de simples «populations» les entités humaines formidables que son bond colonial et son histoire relationnelle ont rendues solidaires de sa présence au monde.
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Mais le plus important, c’est ceci : dans la relation, dessous le couvercle «outre-mer», il y a aujourd’hui deux types de peuples : les peuples ataviques et les peuples composites. Les peuples ataviques (mélanésiens de Kanaky ; polynésiens ; mahorais ; peuples originels de Guyane…) disposent d’une antériorité multimillénaire sur l’emprise du mé-fait colonial. Les peuples composites (Martinique, Guadeloupe, Réunion…) sont des surgissements (des créolités) de la créolisation. Complètement nouveaux, ils sont les derniers peuples de l’aventure humaine à être apparus sur cette terre. Ils n’ont pas d’antériorité qui se perd dans la nuit des temps. Ils sont nés dans le vortex relationnel. Ils mélangent presque toutes les présences anthropiques planétaires. La conscience qu’ils ont désormais d’eux-mêmes en fait de véritables nations qui attendent d’être reconnues comme telles — ce que nul ne sait faire, à commencer par les politiciens français qui distinguent encore à peine les peuples ataviques et rechignent à comprendre leur revendication d’une existence au monde.
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L’éthique du vivre-ensemble
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La Martinique, la Guadeloupe ont vécu la «désapparition» (2) de leurs peuples ataviques. En Kanaky, le peuple atavique des Kanaks a traversé héroïquement les exterminations. Il constitue une part déterminante du peuplement actuel qui dorénavant est post-atavique. Car le mé-fait colonial et ses fluidités migrantes ont installé des complexités anthropologiques inextricables. Elles obligent les peuples ataviques à composer avec des implantations nées de la colonisation et du mouvement relationnel. C’est la beauté de Nelson Mandela d’avoir su admettre la présence blanche dans le devenir de l’Afrique du Sud, alors qu’il avait le pouvoir de la frapper. C’est la beauté de Mahmoud Darwich et des grands politiques palestiniens confrontés à l’irréversible implantation des Juifs. C’est surtout la beauté de Jean-Marie Tjibaou d’avoir accepté l’hybridation caldoche, alors que cette dernière avait (conserve encore) de son sang sur les mains… L’agentivité de ces hommes ne s’est pas laissée enfermer dans les frappes et contres-frappes coloniales : elle les a dépassées pour deviner la mondialité et pour donner une âme à la relation. Ces hommes ont maintenu ainsi – pour tous, au nom de tous – une espérance.
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Dès lors, une éthique de la relation s’impose. Quand le peuple atavique subsiste, la bienséance du nouveau vivre-ensemble exige de lui remettre la prééminence sur le devenir de son pays : nul ne saurait démanteler ce qui l’unit à sa terre, laquelle est toujours faite (comme le disait Jean Guiart) du sang noble de ses morts. Quand le composite est entièrement fondateur d’un nouveau peuple, il faut – non pas ignorer son existence (comme cela se fait actuellement en France pour la Guadeloupe ou pour la Martinique), mais considérer qu’il y a là une entité nouvelle, qui n’est réductible à aucune de ses composantes, qu’elle soit dominée, qu’elle soit dominante, et qui détient une autorité légitime sur le devenir de sa terre.
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Cette éthique oblige donc que le corps électoral de Kanaky n’autorise aux votes déterminants que les Kanaks. Que s’y adjoignent ceux qui, venus d’ailleurs, ont été identifiés par les accords de Nouméa (1988, 1998). C’est l’autorité à venir, à prépondérance kanake, qui seule pourra décider des évolutions de son système électoral.
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Quant à la modernisation relationnelle de la Constitution française, elle est très simple : il suffit de proclamer une VIe République ; de la rendre capable d’accueillir en pleine autorité tous les peuples nations (peuples nouveaux de la relation) qui le voudraient ; d’inaugurer ainsi le pacte républicain ouvert qu’exige la nouvelle réalité (postcoloniale, post-capitaliste, post-occidentale) qu’annonce notre mondialité. L’exploitation du nickel, le domaine maritime, la biodiversité, l’activité spatiale ou le souci géostratégique doivent désormais s’inscrire dans le respect des peuples concernés. Que disparaisse ainsi l’outre-mer de la France ! »
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(1) Voir Faire-Pays. Eloge de la responsabilisation, de Patrick Chamoiseau, éditions Le Teneur, 2023.
(2) Les peuples kalinago. Malgré leur effondrement, ils demeurent présents de mille façons dans les imaginaires.
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Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de la Nouvelle Calédonie.

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