Un agneau est né dans un pré. N°1270
Écrit par admin sur 9 septembre 2026
Ce qui me frappe, c’est la rapidité avec laquelle il se met en jambes et court. Et quand je lui fais face, l’agneau nouveau-né de mon petit troupeau, me regarde. Je ne suis ainsi pas seul à observer. Et quand je m’accroupis et lui parle, il me répond en bêlant, me regardant.
Il n’était encore qu’une vie à venir, et quelques minutes après la mise-bas, il s’est levé, a vacillé, a trouvé ses appuis, a reconnu sa mère. Et dès le lendemain il s’est mis à la suivre et, immédiatement, s’est intégré au mouvement collectif du troupeau. Déjà, il s’était mis à courir vite et du coup à appartenir déjà au monde. Pas de mode d’emploi. Naître, se tenir debout et prendre sa place parmi les autres.
Neuf moutons dans un pré, une mère et son petit, des bêlements quand ils me repèrent – lire cette Chronique-ci. Je leur amène du feuillage en deux points, le petit troupeau se sépare. Alors le tout nouveau sur pattes se perd, ne voit plus sa mère, il bêle « Où es-tu? », et reçoit une réponse « Je suis là ». Un seul appel, peut-être deux. Et sa mère lui répond. Il relève la tête et l’a retrouve. Voit les autres brouter avec appétit ce que je leur apporte. Il se mêle à eux, et découvre son monde en y prenant appui.
Relations, mouvements, flux d’air, d’eau, de lumière, sols, plantes, oiseaux – par exemple : quand sa toison imperméable (spécificité Ouessantine) se sera étoffée, les pies, complices et bâtisseuses, nichées en surplomb et voisinage alentour, toujours dispo quelque soit le locataire des lieux (déjà là, avec Jules), elles lui picoreront les parasites et lui retireront des brins de laine pour construire leur nid-, et les gestes humains rudimentaires inclus dans l’éco-système.
Déjà, il sait écouter, sentir, regarder le proche et le lointain, avancer sur le sol un peu bosselé et l’herbe cramée de cet été, s’intégrer au troupeau qui mène sa vie en mouvement. Avec sa mère attentive, il repère les sons, le vent, la lumière, et possède un flair, lequel est possiblement infiniment plus développé que le nôtre. Le monde, il est dedans, par le corps, les sens, le rythme et la relation. Peu à peu, il comprendra les autres et il me fera aussi comprendre ce qu’il a « à dire », et pas seulement par son bêlement. Puisque ses congénères le font. Bientôt, il devra affronter le froid, et probablement le peu de lait dont dispose sa mère en ces heures sans herbe. Bon appât pour prédateurs, il lui restera à composer avec le réel.
Et de telles minuscules scènes d’immersion continuent d’avoir lieu, presque silencieusement, autour de nous. L’animal a longtemps été le premier interlocuteur de l’être humain, et celui-ci se définissait en partie par rapport à lui. A la fois proche et différent, et son regard rappelait à l’humain qu’il n’était pas seul au monde.
C’est alors, immanquablement, que La Chronique d’ici-même s’aventure à faire le parallèle avec ce qu’il se passe chez les humains socialement de nos jours.
Ce à quoi, j’entends intact d’ici près de deux décennies plus tard, alors que nous rentrions en amitié à l’invitation de nos amis communs, un couple de profs de philo emmurés dans leur chapelle de certitude à propos d’un tout autre sujet, me rabrouer par une charge pathétique « Quel rapport ? « . Tel un prompt coup de cornes dans les flancs. De ce ressenti, rien n’a été oublié. D’où cette fois ma prudence par crainte d’un nouvel assaut.
Pour autant, quant à ce parallèle-ci, nous disposons de traces, d’empreintes. Interroger la condition humaine à travers le prisme animal, est une vieille tradition de pensées. Parmi les plus récentes, sortie il y a vingt ans, « L’Animal que donc je suis ». Dans lequel, le philosophe Jacques Derrida soutient que l’homme se définit d’abord par l’animal, et qu’il est lui-même cet animal qu’il tente de rejeter. A quoi s’ajoute le concept d’Umwelt – traduire par « ce qui environne »- développé par le biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll. Pour lequel chaque espèce possède son propre univers de sens, en fonction des signaux qu’elle est capable de percevoir et de saisir selon sa biologie. Le monde prend forme selon la fibre sensible de celui qui l’habite.
Habiter le monde, ce n’est pas seulement y fonctionner efficacement ; c’est éprouver les lieux, les rythmes, les distances, les gestes, les présences. Or l’humain contemporain semble de plus en plus souvent entrer dans le monde par des médiations : l’école, la famille, l’écran, le langage abstrait, les modèles, les procédures, les dispositifs de gestion, les images de soi, les réseaux sociaux, puis sous applis le calcul, le prévu, l’optimisé, le fun… Bref, tout un exosquelette en excroissance qu’il ne maîtrisera jamais… Soit autant de représentations de la manière d’habiter le monde avant même de l’habiter.
De surcroit, il y a le regard du mépris social, qui exclut et dépossède. C’est ainsi que La Chronique d’ici-même propose de voir ce film « Qu’est-ce qu’on va penser de nous ? », les vies silencieuses et le mépris social. « Un film aussi modeste qu’émouvant dans la façon de se construire ». A voir ici.
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de l’Habiter, et du Versant animal & végétal.
