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« Peuple ». N°577

Écrit par sur 24 avril 2013

Je ne m’y fais pas. J’en sursaute même. Dès que j’entends un de ces « commentateurs » attitrés que l’on retrouve de média à média, énoncer à la volée « les français pensent que », « les français ont le sentiment de », « les français veulent que », etc. Mais qui sont-ils ? Des journalistes un peu connus ou des sondeurs ou des publicistes ou des représentants de ceci ou cela, bref des communicants. Bref, des « experts ». Puisqu’on nous le dit. Qui savent tout de nous ? On en tremble.

Pour défendre l’affaire privée des divers groupes et classes qui se partagent le pouvoir effectif, ces « experts » squattent l’industrie médiatique sans qu’on s’en étonne. Bon, sont chez eux après tout. Caractéristique commune: tous semblent avoir en horreur le mot « peuple » . Qu’immédiatement exprimé celui-ci voit s’abattre sur lui un tombereau de gravats.

Leur rôle, leur métier, leur intérêt est de diriger les autres. Du moins à la place bien sûr pour laquelle ils sont rétribués. Un peu comme des contre-maîtres. Alors dès que s’énonce quelque part le mot « peuple » ils dégainent « populisme ! ». C’est comme un réflexe.

Reconnaissons-leur un mérite. Car du coup ça nous amène à se poser la question : qu’est-ce qu’un français et qu’est-ce qu’un peuple ? Les Editions La Fabrique viennent de publier un recueil de textes (148 p., 12 €) d’une grappe de philosophes tels que Alain Badiou, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Jacques Rancière. Sur le thème « Qu’est-ce qu’un peuple ? ». Fort instructif.

Qui montre que cette question est difficile à saisir. Pour Didi-Huberman, « le peuple tout simplement, le « peuple » comme unité, identité, totalité ou généralité, cela n’existe tout simplement pas ». Et Rancière précise : « « Le peuple » n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple […] : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple troupeau veillé par les bons pasteurs ; peuple démocratique mettant en oeuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance ».

Et Jacques Rancière précise la notion de populisme. « La notion de populisme construit, elle, un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité –la puissance brute du nombre- et d’une incapacité –l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Le troisième trait, le racisme, est essentiel pour cette construction. Il s’agit de montrer à des démocrates, toujours suspects d’ »angélisme », ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. »

C’est bien pour ne pas laisser le peuple au populisme ambiant que cet essai militant des Ed La Fabrique a vu le jour. Mais des septiques diront « Ce ne sont que des mots, tout ça! Qu’est-ce qu’un peuple donc ? Qu’est-ce qu’un français ? Ces questions restent entières s’il n’y a pas de chiffres ! ». Ah! Que dire? Tournons-nous alors vers ceux qui renseignent à partir des chiffres.

Chance. Deux chercheurs Emmanuel Todd, historien et anthropologue, et Hervé Le Bras, démographe et historien, viennent de sortir « Le mystère français » (Coédition Seuil-La République des idées). Ils y alignent les chiffres :
« Chez les + de 65 ans :
Aucun diplôme et certificat d’études : 57,7%
BEPC, CAP, BEP, bac technologique : 29%
Bac général et plus : 13,1% »

La pyramide pointe vers le haut.
« Chez les 25-39ans
Aucun diplôme et certificat d’études : 12,4%
BEPC, CAP, BEP, bac technologique : 38,3%
Bac général et plus : 48,6% »

Ici, la pyramide est inversée, pointe vers le bas.

Commentaire d’Emmanuel Todd: « Un tel monde n’est ni plus ni moins inégalitaire que celui du passé. Il est inégalitaire autrement. Il élargit d’une manière prodigieuse la masse des citoyens capables d’une activité culturelle autonome, différente de la réception passive de ceux qui savaient seulement lire. Il crée aussi une frange inférieure de « laissés-pour- compte » culturels, bloqués au niveau de l’instruction primaire. A l’époque industrielle, la majorité alphabétisée de la société regardait vers le haut les éduqués supérieurs et contestait leurs privilèges. A l’époque postindustrielle, une majorité d’éduqués supérieurs et moyens regarde vers le bas ceux qui sont restés bloqués au stade de l’instruction primaire, pour les oublier dans le cas des premiers ou pour craindre de leur ressembler dans celui des seconds. A la contestation succède l’indifférence ou la peur. Nous sommes ici fort près d’une explication simple du glissement du corps électoral de la gauche vers la droite. »

« Qu’est-ce que le peuple? » dans tout ça ? Bon, ça se complique. D’autant que dans « Le mystère français » ces deux chercheurs montrent la diversité culturelle et les tempéraments régionaux à l’oeuvre dans le pays aujourd’hui. Pour eux, nos dirigeants, parce qu’ils ignorent tout du mode de fonctionnement profond de leur propre pays, aggravent sa condition par des politiques inadaptées.

Mais permettez que je revienne sur ce propos de Todd. « Les oublier » ? Seulement ? Les mépriser, vouloir les écraser. « …indifférents ou peureux » propose-t-il… Et l’arrogance ? Cette prétendue éducation leur a sans doute appris à chasser les bactéries et les glucides mais quoi d’autre ? A s’la péter, à parler par sigles et croire dominer la technique pour mieux s’y assujettir, à acheter des coffres-forts et des seins en plastoche ?

Est-ce être un vieux ringard de penser que cette base de la première pyramide était humble et avait une curiosité encore intacte. Je dis des conneries ou quoi ? C’est quoi être « éduqué » ? Réussir à chopper un diplôme en traînant un ennui dans des classes surchargées, est-ce être éduqué ?
 
Mais je m’éloigne des questions de départ. Encore que… L’on croit mieux voir qui ça dérange ce mot « peuple ».
 
D.D


Les opinions du lecteur
  1. françoise   Sur   24 avril 2013 à 22 h 39 min

    Sans doute un peuple peut-il rentrer en lutte, peut-il être capable de subversion, de transformation…
    La Liberté de Delacroix guidant le peuple…
    Alors, on va « dégager » le mot peuple…le remplacer par des coordinations éphémères, des mouvements collectifs, des réseaux, tous étant des ensembles plastiques et métastables. On va le remplacer aussi par la « multitude », pluralité dynamique, énergique certes , mais qui va produire davantage une agitation, une déstabilisation, une mobilisation plutôt qu’une organisation et un « engagement front contre front… »

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