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« Ce qui arrive ». N°1021

Écrit par sur 1 décembre 2021

Je le dis depuis longtemps: la vitesse, c’est la face cachée de la richesse. Et si le temps, c’est de l’argent; la vitesse, c’est le pouvoir. Toute l’histoire des sociétés s’est faite à travers cette accumulation de la richesse et cette accélération de la vitesse. Pour comprendre l’organisation d’un territoire, il faut prendre en considération les moyens de contrôler ce territoire, pas simplement à travers la police et la gendarmerie, mais surtout à travers le contrôle de l’espace-temps. »

Paul Virilio, urbaniste, philosophe, essayiste – entretien à L’Humanité.

Comme si le temps n’avait pas de prise, il me revient en mémoire d’avoir visité en début 2003, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris, l’exposition intitulée « Ce qui arrive » que Paul Virilio avait organisé sur le thème de l’accident intégral.

Urbaniste, philosophe, essayiste, Virilio était un lanceur d’alerte voulant « rendre sensible, sinon visible, la vitesse de surgissement de l’accident qui endeuille l’histoire ». Inventeur du concept « dromosphère » (un univers de la vitesse – de « dromos », vitesse, et « logos », discours), ce sur quoi son alerte portait était le nombre des catastrophes en augmentation exponentielle. Situation qui, selon lui, « exige une intelligence nouvelle où le principe de responsabilité supplanterait définitivement celui de l’efficacité des technosciences arrogantes jusqu’au délire ».

Devant la multiplication des cataclysmes de tous ordres (climatiques, boursiers, terroristes, technologiques), Paul Virilio, une sorte de penseur planétaire, l’un des penseurs de référence de la « modernité », avertissait de façon prémonitoire sur les dégâts de la vitesse devenue « la tyrannie », qui a « tout désynchronisé ». Le temps humain et le temps technologique, ne sont plus en phase, d’où la répercussion grave sur nos environnements économique, politique, culturel, en diminuant l’espace de la réflexion et de la décision.

Si bien que l’on commence à se rendre compte combien ses avertissements sur les dégâts de la vitesse ont été justes, lumineux et bien sentis. « Ce qui arrive soulève la question de l’inattendu et de l’inattention. » Il évoquait alors Tchernobyl, le 11-Septembre, le tsunami, ou le Krash boursier.

A notre tour de remarquer que « Ce qui arrive » – qui se disait en latin accidens– a pris de l’ampleur depuis… faut-il encore le nommer puisqu’on en parle toute la journée depuis des mois… : ce Covid-19 agité de vagues incessantes.

Qui vient confirmer de beaucoup les thèmes que Virilio a développé – comme le note cet Atelier de recherche temporelle – voir ici, qui en dresse l’inventaire :

« La mondialisation de la contagion par le virus du Covid 19.
La vitesse dans la propagation du virus.
L’accident intégral de la crise sanitaire mondiale.
L’enfermement au sens propre du confinement qui touche tous les continents du monde.
Le rôle central des médias qui diffusent l’information mais aussi le divertissement culturel (les nouveaux médias tels Netflix ou Amazon).
L’omniprésence du monde numérique et de la communication instantanée.
La crise des dimensions entre l’infiniment petit de la taille du virus, le « 1 mètre » de la distanciation sociale et la globalisation de la contagion.
Le recours à une réthorique guerrière telle que « chef de guerre », « front », etc. »

C’est au tour du visiteur que je fus, à saute-époque, de rappeler la vision prémonitoire de Paul Virilio. Dans sa tentative de faire comprendre, voire d’adresser un cri d’alarme, il y a vingt ans maintenant, sans qu’il soit entendu, combien il est important de prendre en compte le facteur accident qui va de pair avec la vitesse. Ainsi prenait-il l’exemple du « nouvel Airbus A380. On a fêté cet avion, certes merveilleux, comme un objet-culte. Mais personne n’a dit qu’inventer un Airbus de 800 places, c’est aussi inventer un crash aérien avec 800 morts. » Bien possible que des visiteurs de l’expo parisienne l’aient pris alors pour un grincheux, un pessimiste un peu inactuel. Ben voyons! Ou, pour mon compte peu adepte de ce genre d’amusement, comme si s’y défilaient des images de films-catastrophe ou de BD de science-fiction.

Dans son livre Vitesse et politique, il développait l’idée : « La vitesse est la face cachée de la richesse. » Dans le monde des échanges de marchandises, des flux de capitaux, des comptes offshore et des personnes. Sans qu’il soit mis sur la table les effets induits, la part négative. Que dirait-il aujourd’hui au constat de l’accélération foudroyante du rythme des révélations que ces vingts dernières années ont connu ? Qui suscite l’angoisse qui va s’amplifiant. D’autant que, dans le même temps, les données statistiques révèlent une accélération des inégalités. Sans que des « dispositions de freinage » – terme qui commence à être utilisé pour la pandémie en cours- viennent a minima à en atténuer les effets.

Mais déjà, j’entends rétorquer à cela qu’à la différence des épidémies d’autrefois, cette fois-ci grâce à la vitesse, les mises au point et à disposition des vaccins ont été hyper-rapides. Qui peut le nier ? Ce à quoi Virilio aurait, je suppose, répondu que ce n’est pas ça le problème. Ainsi disait-il « Ce qui est nouveau est la sérialité des catastrophes. Nous entrons maintenant dans l’époque des révélations catastrophiques, qui devrait nous encourager à une meilleure intelligence des accidents, naturels ou artificiels. Sans cet effort, on ne pourra pas comprendre la complexité des phénomènes accidentels qui s’enchaînent de plus en plus vite sous nos yeux. »

Pour s’en convaincre, ce rappel des évènements qui ont bouleversé nos deux dernières années : l’inexorable montée en puissance du réchauffement climatique, l’accident bactériologique mondial, les confinements et couvre-feux, les multiples crises économiques et sociales. Et « Les images (qui, comme jamais) nous contaminent comme un virus. » (Virilio). Parer au plus pressé face à la vitesse de circulation, de propagation et de démultiplication, le match est loin d’être gagné.

Ce n’est donc pas un hasard si ce souci, cette vigilance, cette attention à l’accident, entre en résonance avec l’actualité de nombre de collectifs locaux mobilisés face à des projets qui sous-estiment délibérément, voire qui cachent cette question par des déclarations trompeuses ou erronées, ou tirent avantage de dégâts administratifs. C’est très exactement ce dont, ici-même, nous avons été témoins. Citons pour les plus récents, ce projet de méthaniseur – à lire et écouter ici-, ou cette coupe-rase en Forêt de Villecartier – à écouter .

Ceci donne au visiteur d’expo que je suis parfois, soucieux incontestable des vingt prochaines années, quoiqu’ayant ce jour l’esprit à la réminiscence, l’envie de faire appel, à saute-époque, à la vision prémonitoire de Paul Virilio répondant à la question : « Quels conseils donneriez-vous à un homme du troisième millénaire ? »

Garde-toi des idoles, marche, danse, écris et lis, mais surtout garde la parole, sinon ce sera demain le « silence des agneaux ».

Paul Virilio, entretien à lire ici.

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de l’information.

 

 

 

 


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