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Ces images-là. N°566

Écrit par sur 6 février 2013

M’est revenue à l’instant cette image, fugitive et fulgurante : un taxi brousse, lancé à fond la caisse, pas de portière à l’avant droit. Un jeune malgache, accroché à un montant d’une main, corps presque parallèle à la route, en dehors donc du taxibrousse…et l’autre main essaie de chopper un de ces poulets malgaches hauts sur pattes, qui picorait en bord de route…
Le moindre poteau téléphonique piqué là sciait en deux notre voleur de poule. Il a raté son poulet mais cet échec s’est traduit par des visages hilares…

C’est fou ce qu’on peut emmagasiner d’images en quelques fractions de secondes. Ces images-là durent, durent…

Autre image. Sans rapport avec ce qui précède. Ce jour. Rennes 16H45. Métro station Kennedy. Une jeune femme s’assoit face à moi. Elle est voilée. Banal. Elle ouvre un livre à la couverture vert pâle. J’ai vue sur son titre: « Etre musulmane aujourd’hui ». Moins banal. Fait rarissime, je découvre: le livre et sa lectrice. Réflexe primaire : je me dis qu’elle y apprendra tout ce qu’elle devra faire ou pas de ses jours. Comme de ses nuits. Et qu’elle s’entortillera dans des fils de dépendance. Mais ça ne me regarde pas. Dans la mesure aussi où je ne connais pas en quoi consiste l’ouvrage. Bien qu’ayant une petite idée.

Parce qu’elles ont le même âge, envie de lui dire à la jeune femme assise face à moi, dont l’image s’est inscrite en moi, qu’elle me fait penser à la militante féministe de 21 ans Aliaa Magda Ehmahdy. Pour qui se mettre nue est une forme importante de résistance. Envie de lui dire, passagèrement, avec tous les préalables, protocole et préséance de rigueur, que cette jeune athée de son âge symbolise pour moi, par sa nudité la liberté. Et l’impossibilité de l’arraisonner. Décalage entre l’image de cette femme en chair et en os et celle dont la publication sur internet a fait le tour du monde, qui était condamnée par sa tradition a resté invisible. Et dont il ne devait pas y avoir d’image puisqu’invisible.

On s’en souvient: la photo d’Aliaa Magda Ehmahdy, avait déclenché un scandale en Egypte en novembre 2011. Égyptienne étudiante, blogueuse et activiste, Aliaa qui parle avec son vrai nom, avait suscité la colère dans son pays natal après avoir posté des photos d’elle-même déshabillée sur son blog. Nous avions ici salué son courage. Depuis elle a dû fuir l’Egypte. Pour la Suède.

Si Aliaa Magda Ehmahdy -qui n’est pas à l’abri d’un dingue soi-disant inspiré par dieu- emprunte peut-être les codes occidentaux par ces actions médiatiques (le sensationnel), il n’en est pas moins vrai qu’elle est nue. Au regard de la société égyptienne actuelle qu’elle défie, c’est courageux. Physiquement et intellectuellement. Icône et paria. Sa nudité, dans le contexte, n’a rien de vulgaire. Il s’agit d’une nudité qui représente toute la fragilité de l’être face à l’intolérance. Et à la violence. Son impudeur s’oppose à l’humiliation que subissent toutes les femmes égyptiennes. Dans sa belle nudité elle rappelle qu’il n’y a pas seulement un corps assumé, mais aussi revendiqué. Banalement réel, comme une constante nécessairement attachée à la condition humaine.

Plutôt qu’à vivre étouffée, elle a choisi de continuer à s’exprimer par l’image. A sa façon elle redonne sens à la révolution arabe. Elle la replace. La redéfinit. La ramène à ce premier lieu où tout commence : le corps. A la porte de l’ambassade égyptienne en pleine rue à Stockholm à la fin décembre, elle y arborait le coran et le drapeau égyptien, peu de temps avant que se décide le changement de la Constitution égyptienne instituant une régression historique pour la liberté des femmes et leur égalité.

Faire l’événement. Pour provoquer la pensée, Aliaa dévoile la vie. Quand dans le même temps se déchaînent les voiles de la mort. La « vie » elle-même étant devenue si problématique que les mots manquent pour dire. Alors seul, le corps. Par la seule présence poétique, son image publiquement offerte interpelle le regard. Le travail de l’image prend la parole. Cette image. Cette simple image belle et controversée a accédé avec une vitesse record à la célébrité. Elle est devenue un symbole. Et son geste politique trace une ligne de front. Celle de l’affirmation individuelle face à l’assignation à la reproduction de la vieille domination religieuse patriarcale.

C’est pour ça que l’intérêt que porte à ce livre et donc à ce qui émerge de lui, cette jeune fille au voile noir qui feuillette son prêt-à-penser vert, m’attriste. Et je rejoints le philosophe Mehdi Belhaj Kacem quand il dit: « l’affirmation de l’individu est essentielle pour échapper au piège communautaire. »

Dans le froid de Stockholm, loin de notre lectrice mais pas si loin, pour cette action retentissante une nouvelle fois, Aliaa Almahdy était accompagnée de deux des fameuses militantes féministes ukrainiennes membres de  » Femen ». L’une d’entre elles avait inscrit sur son corps « non aux islamistes , oui à la laïcité », l’autre  » Avec Morsi, ça sera l’Apocalypse », tandis que Aliaa Magda Elmahdy avait pris soin de préciser:  » la charia n’est pas une Constitution « . Voir la vidéo: vidéo

Qu’est-ce que dit cette « Constitution »?  »soyez libres de rester enfermés dans les cadres de la tradition ». Lire cette analyse intéressante.

Fait curieux, les journalistes en ont peu parlé de cette action symbolique. Observons aussi que cette fois-ci ces trois femmes arborent les trois livres dits « révélés » (torah, bible, coran). Qu’elles posent sur le bas-ventre. Mêler à ces trois religions réunies ce corps nu méprisé, réduit à la seule fonction procréatrice, pas de doute ça a dû gêner.

Pour que le message soit bien clair, reprenons la présentation de cette intervention publique qui a pour titre: « Apocalypse de Mahomet. Il y a ce passage : « (…) Les trois affiches dans les mains des militants sont les livres religieux symboliques. De cette façon Femen avertit le monde sur le danger qui touche la constitution laïque par la transformation religieuse. (…) Va te faire foutre esclavage religieux! Vive la liberté et les droits de l’homme! »

Provocantes elles nous avertissent. Font appel à notre vigilance. Pour le socle de nos libertés. L’ethnologue Marc Augé dans son dernier libre Les Nouvelles Peurs pointe un signe révélateur qui conforte leur alerte: « Ce qu’il y a de plus terrifiant dans le spectacle des tensions internationales, c’est le sentiment de régression absolue qu’il peut inspirer. Tout se passe en effet comme si les fous de Dieu les plus archaïques avaient imposé leur langage à la politique mondiale, comme si le fer de la raison était définitivement écarté de la plaie pourtant purulente de l’obscurantisme. A l’heure où l’actuel Président de l’encore première puissance mondiale peut déclarer officiellement à ses concitoyens qu’il va « prier » pour les victimes d’un attentat, sans que personne ne s’étonne de ce langage, on peut se demander si les soubresauts de la vie publique internationale ne sont pas encore commandés par les délires de l’illusion qu’évoquait Freud. Ce langage religieux, me dira-t-on peut être, n’est souvent qu’un habillage, philosophique parfois (Freud dans l’Avenir d’une illusion, évoquait la lâcheté des humains et les contorsions de leur langage dès qu’il s’agit de Dieu), et le plus souvent cynique. Dans cette dernière hypothèse, on se prend à trembler à l’idée que les hommes soient mis en demeure de choisir entre la vision hallucinée des uns et le mensonge des autres. »

Mais revenons à ces images-là. A l’échéance de mon parcours en métro, descendu à la station Anatole France, c’était trop tard pour lui dire. Pour lui dire combien j’ai observé un décalage. Alors qu’il est facile de trouver des points communs. Entre celle-ci voilée et celle-là dévoilée. Car si semblables l’une à l’autre. Tant ressemblantes physiquement. Mais dont les images qu’elles se donnent d’elles-mêmes, les rendent si dissonantes, si éloignées l’une de l’autre, si fortement opposées. Aux motivations si incompatibles.

Sur quoi porte donc ce décalage? Le voile n’est pas obligatoire en islam. C’est une invention des islamistes. Il n’y a nulle part dans le coran un verset qui parle de cacher les cheveux. Les islamistes, en traduisant le coran, ont traduit le mot poitrine par tête. C’est donc une affaire d’images. D’images d’appartenance. Dans les deux cas. L’une voilée est celle d’un collectif religieux ; l’autre dévoilée est celle d’elle-même. A ceci près: les salafistes ont officiellement réclamé l’exécution d’Aliaa et de son petit ami. La question de l’image ouvre donc des enjeux énormes. Donc, l’image est un point de départ. Comme l’indique aussi à sa manière ce film « Wadjda« .

D.D


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