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« Connais-toi toi-même » ou « Connecte-toi toi-même » ? N°689

Écrit par sur 24 juin 2015

connaistQuand on m’a prêté ce bouquin du philosophe Clément Rosset, l’on m’a prévenu : « Je n’avais pas vu le camembert comme ça » ! Allons-y voir cet extrait d’une philosophie bien de chez nous : Loin de moi, Etude sur l’identité, Ed. de Minuit, 1999.

«  (…) : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine « identité personnelle » que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert.

Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaître) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnaît son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde – à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache, chez Lucrèce, sur l’identité du veau qu’elle a perdu : « Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l’occupe, et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l’alléger de sa peine : tant il est vrai que c’est un objet particulier, bien connu, qu’elle recherche. »  Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale – ou « clanique » -, pas une identité personnelle. »

Dans ce chapitre qu’on qualifiera d’odorant, son auteur Clément Rosset soutient la thèse de l’inutilité de l’identité personnelle. Celle-ci étant à distinguer de l’ identité sociale. Pour cela le philosophe avance deux arguments : 1- Il énonce que l’identité personnelle est un objet invisible car impossible à observer : « les autres ne peuvent percevoir que mon extérieur, et je manque moi de la distanciation minimale qui me permettrait de m’apercevoir ». » 2- « frappe d’impuissance le projet d’une connaissance de soi-même, nécessaire à la constitution d’une identité personnelle » en raison du caractère singulier du moi. L’expérience de pensée du camembert savant vient juste à la suite pour illustrer cette vérité. 

Ce qui signifie chez ce penseur d’un réalisme radical : « Je veux dire par là que les renseignements que l’individu humain possède sur lui-même par l’intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée. Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toute chose qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles mêmes. »

Ce qui signifie encore que la connaissance de soi n’est pas seulement vaine ou inutile mais constitue pour l’auteur, un empêchement pour l’exercice de la vie en ne faisant que recréer à n’en plus finir une identité personnelle purement fantasmée. La recherche de soi-même serait donc vaine. Quand tant d’autres soutiennent que le moi personnel est bien réel. Mais se perdent avec ces questions : qui suis-je ? Où suis-je ?

« (…) si je nage et me demande tout à coup en quoi consiste la natation, je coule à pic. Si je danse, et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre (…). En Bref, l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ». » écrit-il.

Ce qui signifie après avoir arguer l’absence d’identité personnelle d’un camembert savant, que Clément Rosset en caricaturant grassement, n’hésite pas à trancher dans le vif : « Moins on se connaît, mieux on se porte ! » (page 86). Du coup, le couperet tombe pour cette devise inscrite au frontispice du temple d’Apollon à Delphes que Socrate reprend à son compte « Connais-toi toi-même ».

Seulement voilà, toute autre est l’interprétation qu’en donne Jacques Rancière : « Connais-toi toi même veut dire : reviens à toi, à ce qui en toi ne peut te tromper. Ton humilité n’est que crainte orgueilleuse de trébucher sous le regard des autres. Trébucher n’est rien ; le mal est de divaguer, de sortir de sa route, de plus faire attention à ce qu’on dit, d’oublier ce qu’on est. Va donc ton chemin ».

D’autant qu’à l’avenir, peut être déjà, vie personnelle et vie sociale ne font/feront qu’une. Au fil de ce que développeront les fameuses start-up. Entre autres celles de la French tech. Dont le pari économique est bien plus hasardeux que ne l’est encore le camembert par forte chaleur.

Car ne sommes-nous pas comme des papillons de nuit tout étourdis par la lumière, en train de passer du mauvais côté de la ligne de front entre « Connais-toi toi même « et « Connecte-toi toi-même » ?

Ainsi dans une tribune datée du 22 juin parue dans Libération, Eric Sadin, autre écrivain-philosophe, explique ceci : « Après plusieurs décennies de décrochements et d’échecs, la France entend désormais occuper les avant-postes d’une quatrième phase décisive : l’ère des objets connectés. Le corps se voit équipé de montres décomptant les efforts fournis, les calories dépensées ou analysant les flux physiologiques. L’habitat se trouve infiltré de capteurs destinés à signaler les produits consommés en son sein, le poids des personnes, les conversations tenues devant les écrans.. la smart city procède au suivi des trajets parcourus, des achats effectués ou des loisirs pratiqués… Les liseuses numériques témoignent des durées de lecture, des niveaux d’attention, des passages surlignés… autant de dispositifs qui génèrent des données relatives à un nombre sans cesse exploitées par des myriades d’entités . (…) « C’est un « libéralisme totalisant » qui aujourd’hui s’impose, consistant à quantifier tous les moments de l’existence, jusqu’à ambitionner d’évaluer la qualité du sommeil, par exemple. (…) instaurant une marchandisation intégrale de la vie, qui est à l’œuvre dans l’innovation numérique contemporaine qui devrait plus justement être nommée « prédation numérique ».

Eric Sadin poursuit : « Il revient aux citoyens de refuser l’acquisition d’objets connectés ou le téléchargement d’applications de mesure de la vie. Jamais autant qu’aujourd’hui nos décisions de refus d’achat n’auront revêtu une telle portée politique. » Pour lui « la réalité, c’est que c’est un soft-totalitarisme qui s’institue. »

En conclusion, il nous invite d’une part, à voir ce qui crève les yeux : cette « prédation numérique » si friande d’ « insouciance du « quant à soi » ». Et d’autre part, à « engager une impérieuse et combative « politique de nous-mêmes », si proche de ce « Connais-toi toi même « de Rancière .

Voilà le pari à relever, au quotidien, dans le pays du … camembert !

D.D

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