Djam« Je pisse sur ceux qui interdisent la musique et la liberté » ainsi dit-elle accroupie sur la tombe de son grand-père policier, employé par les fascistes au temps de la dictature en Grèce. Elle, une belle découverte, est la jeune actrice grecque Daphné Patakia qui incarne « Djam« , le dernier film de Tony Gatlif, cet « éternel exilé » et chantre de la culture tzigane de « Latcho Drom » à « Gadjo Dilo ».

Djam est une jeune fille envoyée en mission par son oncle Kakourgos « Je t’envoie à Istanbul, tu paies la pièce et t’embrouille personne ». Pour chercher la pièce de rechange à une bielle défaillante du moteur de son bateau. Un vieux bateau pour ballades de touristes dont il est devenu propriétaire en empruntant aux banques après avoir été pêcheur, comme il l’est également d’un bar de bord de plage sur l’Ile de Lesbos. Où l’on vient chanter et jouer du Rébétiko. Mais rien ne va plus comme avant. Les touristes ne viennent plus, la crise économique imposée par les banquiers à la Grèce passe par là. Beaucoup de grecs sont totalement endettés et ont tout perdu, donc sont contraints à l’exil. Comme cet homme ruiné, perdu, en partance pour la Norvège.

Ce film est – allons-y pour l’appellation donnée à ce genre cinématographique- un « road movie poétique » avec pour toile de fond, comme toujours chez ce cinéaste, des personnages féminins forts, la musique, l’exil et la liberté.

Capture d’écran 2017-09-12 à 21.25.50La musique. Cette fois-ci elle est l’emblème du folklore grec, le Rébétiko. Longtemps méprisée et même interdite par le régime des colonels. Sous lequel les musiciens seront la cible d’une répression féroce. Une explication: c’était la musique des déshérités, qui offensait la religion et les bonnes mœurs. Une musique subversive, triste et enivrante, avec « des paroles qui guérissent ». Née il y a un siècle des pauvres paysans Grecs quand 1,2 millions d’entre eux furent chassés de Turquie, jetés à la mer à la fin de la guerre gréco-turque en 1922, sans que personne ne bouge. D’où une musique hautement influencée par le Moyen-Orient, par l’héritage culturel de l’Empire ottoman. Et parce que, pour ce réalisateur, « La musique, c’est le moteur de la vie. »

L’exil. Et la vie. Thèmes qui obsèdent Tony Gatlif. Parce que lui-même a vécu l’exil à 12 ans avec traversée Alger-Marseille, la valise à la main. Donc sait de quoi il en retourne. « Quand on part en exil, on n’emmène rien – sinon ses souvenirs et sa culture. La terre, elle, reste derrière. Et quand on a posé la valise, le besoin d’évoquer ses racines ressort. » dit-il. C’est-à-dire sa culture. Par le biais de ce périple vagabond et débridé de Djam parlant grec et français, qui est fait de rires, de fêtes, de danses et de chants, en jouant d’un petit instrument appelé le baglama, une sorte de luth, qu’elle ne quitte jamais sur le dos, comme la bielle dans son sac – superbes entre autres les moments où Djam se met soudainement à danser et chanter-, le cinéaste parle des migrants qui transitent par la Méditerranée, de la Turquie vers la Grèce, en filmant sur le rivage de Lesbos, tous ces rafiots, canots et gilets de sauvetage empilés, abandonnés. Ainsi parle-t-il en images d’exil et des migrants (sans les filmer), à travers leurs traces.

La liberté. Et les traces. Des traces fantomatiques : un graffiti, un brasier éteint sur le ballast d’une voie ferrée, etc. Qui témoignent de la souffrance des peuples, du déracinement, de la douleur de l’exil. Et de celle issue de la crise économique grecque, ce beau pays que la bureaucratie financière européenne gère comme son patrimoine et qu’elle taxe au taux usuraire de son inertie, car le temps du pourrissement est un temps qui rapporte. Parce que « Djam » autant par les sonorités issus du Rébétiko, musique d’exil musique de traces, que sous les beaux traits de cette jeune fille impétueuse, joyeuse et tendrement impudique, une mèche toujours retombant dans les yeux, fière et digne comme son oncle, est un hymne à la liberté qui mise sur la volonté de vivre. Djam et Kakourgos refusent de se détruire en se résignant à la logique d’un monde qui se détruit. Laissant derrière eux leurs murs aux « banquiers voleurs! », avec leur bateau à la bielle remplacée ils s’en iront de port en port jouer leur Rébétiko. « Ce n’est pas n’importe quelle liberté. On peut dire que tout le monde est libre. Aujourd’hui, tout le monde veut nous enlever cette liberté, veut nous imposer son ordre de vie, sa façon de voir les femmes. C’est un film qui veut être libre », assure l’auteur de ce très beau film.

Qui donne, j’ajoute, l’occasion de saluer la qualité de la programmation du cinéma associatif, en l’occurence combourgeois, ainsi que d’inviter à retrouver notre entretien sur l’exil avec le sociologue Yvan Le Bot. A écouter ici.

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du cinéma : « Paterson, film qui ré-enchante le monde« , « Moi, Daniel Blake« , « Les Merveilles« , « Jimmy’s hall« , « Les chèvres de ma mère« . Ainsi qu’autour des migrants.