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Du bon usage d’une pensée qui n’a pas vieilli…N°531

Écrit par sur 23 mai 2012

« Le pouvoir n’est pas à prendre ; le pouvoir nous le créons, nous nous donnons mutuellement du pouvoir. Ce qui est d’ailleurs le sens du verbe « pouvoir » qui est un verbe auxiliaire, qui s’écrit en minuscule et qui n’a de sens qu’avec des compléments »… Je cite ici Patrick Viveret.

Qui récemment -j’ai lu- reprenait les termes de Gramsci : « La crise se produit lorsque le vieux monde tarde à disparaître. Le monde nouveau tarde à naître. Et dans ce clair obscur des monstres peuvent apparaître ».

Oui, des monstres nous guettent. Comme le montrent les montées de l’extrême droite aujourd’hui en Europe et en particulier en Grèce. Cependant il serait sage de dépasser les impuissances et les peurs. En scrutant dans la direction de la « germination créative du monde nouveau » qui est en train d’apparaître…

Bon, pour l’heure, on l’a peu senti durant cette campagne des présidentielles ce « nouveau monde », comme cette « germination ». Ah! l’époque ne se montre guère demandeuse de discussions. Grand mal à trouver l’angle. L’angle d’attaque. A quelques exceptions près. Mais pas assez pour broyer du blanc.

De quoi susciter l’envie d’en savoir plus sur ces exceptions. Curieux de penser que c’est ce qui nous intéresse ici, dans nos entretiens radio. Faire connaître après en avoir d’abord repérer les germes, ça nous inspire. C’est ce qu’on fait -ou ce que l’on croit faire. Ces germes en tant qu’éléments précurseurs de ce qui constitue une nouvelle époque. A cela près que pour les repérer, hum! bon c’est au pif de l’intervieweur. Ainsi que de sa réelle maîtrise de l’aléatoire.

Dès lors, pour une intelligente approche, sans craindre sa désuétude j’exhume une nouvelle fois de mes archives un nouveau beau texte de Jean-Paul Dollé, paru le 15 avril 1992 dans l’hebdomadaire Légende du siècle, journal dont il était co-fondateur avec l’architecte Roland Castro. Ici l’écriture est limpide et la pensée pédagogique.

« Et Marx ? Du bon usage d’une pensée qui n’a pas vieilli…moins, en tout cas, que certains de ses critiques.

L’archipel Marx est un peu dans la même situation que Venise : mille fois on a annoncé que la cité des Doges était sur le point d’être engloutie ; mille fois la Sérénissime a été sauvée des eaux. Mille fois on a proclamé la mort et la disparition de l’auteur du Capital ; mille fois l’increvable cadavre a ressuscité. Qu’est-ce qui procure à ces deux étranges mouvements une telle capacité de survie à travers mille métamorphoses ? Dans le cas de Venise, je ne suis pas compétent pour répondre, j’admire simplement le travail de l’artiste. Dans le cas de Marx, j’ai deux ou trois idées. Si Marx demeure un auteur avec lequel il faut se mesurer quand on veut comprendre quoi que ce soit à notre monde, que l’on soit violemment opposé à ses thèmes, à sa démarche, ou que l’on partage nombre de ses analyses et des ses prises de position, peu importe, c’est qu’à mon sens il unifie ce qui était jusqu’alors bien souvent disjoint : la position du savant tendue vers la production d’énoncés exacts, celle du philosophe intéressé par la vérité de ce qui s’énonce, et celle, enfouie, du politique soucieux des effets d’une parole sur le vouloir-vivre ensemble qui l’écoutent. Eh bien, prenons ce slogan que le monde entier connaît : « L’Histoire humaine est l’histoire de la lutte des classes. » Cette thèse à caractère scientifique ne peut se séparer de l’affirmation ontologique : la pratique sociale détermine les représentations et les pensées qu’elle suscite, et de la prise de position éthique : pour comprendre et connaître l’histoire de la lutte des classes, il faut y participer à la place de ceux qui se battent pour l ‘émancipation humaine. Ces trois postures forment système, c’est-à-dire que la fécondité de la démarche scientifique est à la mesure du souci de vérité et de l’impératif éthique et civique. L’une ne peut pas fonctionner sans les deux autres car l’être humain est être de langage qui a besoin de se repérer dans le chaos de ses sensations, de ses perceptions et des opinions qui l’entourent mais aussi un animal politique en proie aux pulsions, aux désirs, aux passions, plongé qu’il est dans le jeu de forces sociales qui toujours le précèdent et le déterminent. Cette prise en compte de la réalité va évidemment à l’encontre de tout scientisme, de l’idéologie de l’expertise qui l’accompagne et de toute soumission à quelque idole que ce soit –le sacré qui émane du prêtre, du maître-penseur, du tyran, de la masse ou de l’or. Il n’y a pas de dogme pour celui qui veut connaître, car aucune autorité ne peut borner le désir de connaissance. De ce point de vue, il est évidemment absurde de se recommander d’une théorie et, pis encore, d’une science marxiste : il n’y a qu’une pensée, celle de Marx, qui doit être pensée à nouveau. Mais, surtout, il n’y a pas de neutralité du désir de connaissance et de la production de savoir. Pour la maîtrise et la volonté de puissance ou pour toujours plus de liberté, c’est-à-dire moins d’entraves, d’oppression. Le savoir –l’accumulation du savoir, l’institutionnalisation de la « marchandise savoir » sous formes de programmes de recherche, de développement, d’armée de « travailleurs scientifiques », de constructions de banques de données et de plus grandes bibliothèques du monde – ne dispense pas de se situer par rapport à la vérité. Ce savoir, qu’est-ce qu’il vaut et pour qui vaut-il ? L’arrogance de la technostructure n’y change rien. La pensée est toujours critique car à la différence du savoir elle se prend elle-même pour cible de flèches qu’elle lance contre toutes les certitudes. Mais c’est justement pour cela que Marx lui assigne la mission de changer le monde. La masse des philistins ricanent : voyez comme il s’est trompé ; le monde du marxisme, ce fut la terreur, l’incurie et, pour finir, la faillite. Comme si, depuis que le monde est monde et que les hommes parlent, le langage ne pouvait être détourné et servir d’arme aux puissants ! Que le pensée soit une puissance, seuls les impuissants pourront s’en offusquer. Mais, de grâce, messieurs, si vous n’aimez pas l’amour n’en dégoûtez pas les autres : la « pensée faible » comme horizon de la démocratie, très peu pour moi ! Ce n’est pas parce qu’on pense petitement qu’on ne commet pas de grands désastres. Monsieur César Biroteau n’a jamais été, que je sache, un parangon de la grandeur du capitalisme ; il fut l’archétype de la médiocrité commerçante génialement inventée par le grand Balzac. Nul besoin d’être nul pour décrire la nullité. Ce n’est pas parce que la majorité des pourfendeurs de Marx se conduisent en marxistes vulgaires, c’est-à-dire en agents économiques persuadés que le fric est l’alpha et l’oméga de toute existence humaine, que Marx est vulgaire. Que les marxistes vulgaires confirment, surtout dans les ex-pays communistes, que la vulgate marxiste, qui se prosterne devant l’économie, est affreusement exacte ne prouvent pas que sa pensée est vulgaire.
Quant à la nécessité que l’histoire s’arrête le jour où les riches cessent d’avoir peur, il faudra plus d’un fringuant libéral ou d’un nouvel idolâtre de l’Etat de Droit pour en persuader les pauvres et les hommes libres. Dans le cours de leurs luttes et de leurs réflexions il s’apercevront qu’on a souvent besoin d’un petit Marx chez soi…En bonne compagnie, pas loin de Rimbaud et de Hölderlin, assez proche en somme de Descartes et de Diderot, voisin de Spartacus et des communards lancés à l’assaut du ciel. »

Faut-il souligner dans ce texte, cette ligne-ci ? « La pensée est toujours critique car à la différence du savoir elle se prend elle-même pour cible de flèches qu’elle lance contre toutes les certitudes. »

« (…) nous nous donnons mutuellement du pouvoir. » disait Patrick Viveret. « Oui, mais… » sous le regard et l’écoute d’une pensée toujours critique, objecterait -j’imagine- Dollé après Marx. D’ailleurs nous ne vivons pas collé au réel sans distance. Qui sait alors si ce n’est pas là dans ce couplage ou croisement que réside la « germination créative du monde nouveau »?
Exemple: Qui veut contrôler internet?

De Marx*, pour le plaisir: « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche » (Le Capital).

D.D

* Et pour mieux connaître Marx encore, écouter si ça vous chante cette bien intéressante émission produite par France culture.


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