En ce moment

Titre

Artiste

Titre diffusé : 

Background

Jacques Monory, le bleu Revolvers. N°678

Écrit par sur 8 avril 2015

Meurtre18On trouve jusqu’au 17 mai sur les cimaises des Capucins de Landerneau, Jacques Monory et son univers du cinéma, du roman noir, et des revolvers. En bleu. Couleur omniprésente à l’intérieur de cet ancien entrepôt de granit au cœur de la ville, transformé en sobre galerie contemporaine.

Comme le ciel en ce beau lundi de Pâques, où tout était bleu au-dessus de nos têtes. De plus, dans ce lieu de Bretagne consacré à l’art, pas mal de visiteuses s’étaient vêtues de bleu. D’un bleu pas bleu ciel, plutôt assez proche du bleu électrique exposé dans cette expo monochrome. Un chic qui pourrait faire du bruit dans Landerneau !

Ignoraient-elles ce que Monory exprime par ce bleu ?
Il raconte : « Le bleu, il correspond aussi à ce que j’ai toujours pensé, savoir que le monde est cruel et que j’ai envie de le représenter comme tel. Parallèlement à cette violence, ce réalisme, j’ai aussi le sentiment que, peut-être, il n’est qu’un rêve dans un rêve. Pour l’un de mes premiers tableaux, j’avais pris cette phrase d’Edgar Poe: «Quoi qu’on voie ou qu’on sente, ce n’est qu’un rêve dans un rêve.» Je peux donc exprimer quelque chose de violent par le sujet, par la mise en page, en le mettant dans le bleu je dis que ce n’est peut-être pas vrai. Le bleu devient une plaque qui met de la distanciation. Montrer un meurtre avec du sang bien rouge peut donner lieu à une sorte d’illustration de mauvais goût tandis qu’avec cette distanciation on passe dans le monde mental. Et puis la peinture c’est comme l’amour: il faut toujours mettre un peu de bleu. »

D’où le bleu. Ultra-froid. Mais vu par lui, « ce n’est ni le bleu du ciel ni le bleu de la mer, mais celui de la télé noir et blanc ! Quand on la photographie, elle est bleue ». Le peintre qui affectionne les subtilités de la peinture à l’huile précise : « Le bleu, ça va du noir au blanc, du plus sombre au plus clair » avant d’ajouter : « Le bleu c’est lointain, c’est la rêverie, c’est romantique ! ».

D’où le bleu. Pour exprimer beaucoup les mythes de l’Amérique en noir et blanc: les grosses cylindrées, la femme version polar, les revolvers… Il est écrit dans un texte de présentation que Monory (90 ans cette année) est admiratif de Dürer, de Hopper, et de Monet. A coup sûr, il y a du Hopper chez lui, avec cette manière de s’interroger sur la réalité, sa réalité, la réalité du monde, et l’illusion de la réalité. Du moins en l’inscrivant dans une histoire, celle du cinéma des années 30 aux années 50: l’univers des jolies filles, trottoir et rue bitumée et chaude de la ville, les «fameuses vitrines», vieux hôtels sordides, lunettes fumées, etc. Mais il ajoute l’homme qui tombe à terre, peut-être touché par une balle, etc.

D’où le bleu. Dominant mais non exclusif car aussi, beaucoup plus rares, il y a des roses et des jaunes vifs irréels. Chez cette figure marquante du mouvement apparu aux débuts des années 60 en France, de la figuration narrative (en opposition à la mainmise du pop art), dans son univers aux atmosphères lourdes et menaçantes, cette tonalité non dénuée de messages et de sens, rappelle les images restées incrustées en nos têtes. Celles de ces histoires d’amour, de grosses bagnoles décapotables, de fric et de meurtres. Dans lesquelles, souvent le peintre inclut des autoportraits et son autobiographie, avec sa silhouette reconnaissable au col relevé, à son chapeau et aux godasses de mafieux.

D’où le bleu. Dans cette rétrospective exceptionnelle de 150 œuvres, avec cet enchaînement des images de très grands formats -en fait, chaque tableau (huiles sur toile) est un arrêt sur image qui par moment peut aussi rappeler de nos jours celle d’une caméra de contrôle.

D’où le bleu. Particulier qui renvoie à un monde « réellement irréel », l’hyperréalisme où la violence est omniprésente. Car si la composition froide et fignolée, les angles de vue, les plan-séquences, le cadrage sont empruntés à la photo et au cinéma, il tire à la carabine à balles réelles sur ses tableaux, et brise en éclats le jeu de miroirs sous l’impact des balles. Voici donc un peintre terriblement d’actualité, qui a une vision tragique de l’existence.

D’où le bleu. Pour l’apaisement. “Quand je veux me reposer, je peins un revolver, ça m’apaise.” C’est dire combien Jacques Monory a d’attention pour sa cible « L’oeuvre d’art doit être comme un crime parfait».

D’où le bleu. Pour la distanciation. Face aussi à ces deux tableaux froids, électriques, inquiétants : Sous le titre Projection du programme patrons de mode, il peint un défilé des chefs nazis. Puis sous le titre hommage à Caspar David Friedrich (peintre romantique allemand exposé à l’Alte Nationalgalerie de Berlin), les barbelés d’Auschwitz. Avec en encadré, le portrait d’une jeune femme polonaise, cataloguée par les nazis comme pouvant servir à la reproduction de l’espèce. L’horreur. En bleu.

D.D


Les opinions du lecteur

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.