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La Charte ou la machine à remonter le temps. N°687

Écrit par sur 10 juin 2015

oiseaux-en-cageDe l’air du temps se dégagerait-il comme un relent d’ethnisme rampant qui tenterait de remonter le temps en enfermant l’individu dans une appartenance prédéterminée ? Quelques conversations récentes autour des langues régionales, du breton et du gallo en particulier, m’ont quelque peu atterrées. Dans lesquelles un glissement visqueux en faveur des « valeurs locales » et « l’identité » m’a vite sidéré. Puis par un hasard de lecture au moment même où j’apprends l’annonce présidentielle en faveur de la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, je tombe sur ce que le philosophe Jacques Rancière décrit dans son livre Les mots de l’histoire.

« Le mode d’être singulier des sujets de l’histoire à l’âge démocratique. (…) Ce sont les noms singuliers, faussement propres et faussement communs, d’un être-ensemble sans lieu ni corps ; d’un être-ensemble qui est un être-entre : entre plusieurs lieux et plusieurs identités, plusieurs modes de localisation et d’identification. Cette hérésie ou errance moderne a en effet une propriété inouïe : elle est identique au principe même de la loi qui, en déclarant les droits de l’homme et du citoyen, installe le sujet démocratique dans l’infini de leur écart et de leur contestation réciproque et met, du même coup, son histoire hors des assurances de la subordination, dans les incertitudes de la conjonction. »

Même si son propos n’est pas d’accès facile, l’on voit bien que pour définir ce qu’est le mot de l’âge démocratique, son auteur balaye d’un revers de manche toutes les catégorisations d’appartenance, que ce soit à un lieu, un terroir, une région, un métier, une corporation, une classe sociale, une communauté, etc. Comme le citoyen, ou le sujet démocratique, le mot ne peut se définir comme breton, ou basque, etc. Pas plus comme catholique, juif ou musulman, ni s’identifier à un métier ou un groupe social particulier. C’est celui d’un « être-entre ». Qui ne se laisse pas territorialiser et convertir. Ni d’être assigné à résidence. Et qui s’active à joindre, à conjuguer des choses, à réunir, unir, à faire se rencontrer. C’est celui d’un « être-ensemble » qui s’installe entre plusieurs lieux et plusieurs identités. Sans se subordonner à qui ou quoi que ce soit.

« L’âge démocratique et social n’est en effet ni l’âge des masses ni celui des individus. Il est l’âge de la subjectivation hasardeuse, engendrée par une pure ouverture de l’illimité et constituée à partir de lieux de parole qui ne sont pas des localités désignables, qui sont des articulations singulières entre l’ordre de la parole et celui des classifications. Ainsi les lieux de parole à partir desquels se projette l’illimité de la « classe » ouvrière ne sont pas des usines ou des chambrées, des rues ou des cabarets : ce sont des textes, des phrases, des noms : des textes de référence –les Droits de l’homme ou l’Ancien Testament- qui permettent d’articuler une expérience autrement vouée au mutisme par la séparation des langages ; des phrases et des agencements de phrases qui transforment en chose visible et dicible ce qui n’avait pas lieu d’être distingué et s’entendait seulement comme bruit inarticulé, promouvant à l’espace commun des sujets inédits, des légitimités nouvelles et les formes dans lesquelles ceux-là peuvent arguer de celles-ci ; des mots, soustraits à la langue commune des désignations : des noms de classes qui ne désignent aucune collection précise d’individus mais le bouleversement même des rapports entre les noms et les états. » (Les mots de l’histoire -p152)

Mais la machine à remonter le temps n’en aurait-elle pas que faire du mot de l’âge démocratique ? Alors, allons de la « langue à la parole » comme l’énonce ce texte publié par la revue Vacarme. Selon celui-ci, cette Charte une fois ratifiée reviendrait « à entériner définitivement l’idée selon laquelle une langue correspond à un groupe donné. » Ce dispositif reposant « en définitive sur l’unité de groupes (nation, ethnie, tribu, etc.) que cette assignation à la langue actualise. » Au nom d’une mise en scène de la différence… tribale ! Favoriser « un retour à la langue comme « âme » des peuples », remet en scène « la surenchère identitaire ». Et « le fantasme d’assignation ».

Et puis encore, cette machine à remonter le temps ne chercherait-elle pas à associer l’ethnorégionalisme à l’ultralibéralisme, avec la Bretagne pour laboratoire, comme le prétend Françoise Morvan ?

Bon, ce qui est sûr c’est que la citation qui suit sur la parole démocratique, garde toute sa valeur : « Est du demos celui qui parle alors qu’il n’a pas à parler, celui qui prend part à ce à quoi il n’a pas de part. » (Jacques Rancière, Aux bords du politique, p. 233.) Puisque sans référendum sur la question de cette Charte, pas de part ; du coup, la parole prenons-là !

D.D


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