Capture d’écran 2018-10-17 à 23.09.49Un lointain camarade de classe rencontré chez Nolwen, la jeune boulangère du fournil de la croix de pierre dans la campagne d’Epiniac, me racontait hier dans quelle maison de ce village de granit gris, il vivait avec ses parents.

Ce que confirmait Nolwen entourée de ces jumeaux de quatre ans, qui rappelait que bien avant qu’elle fonde sa petite boulangerie au coeur du village dans lequel il revient cette fois pour y chercher son pain bio cuit au feu de bois, c’était bien chez la mère de celui-ci qu’elle mangeait au retour de l’école, avec les autres enfants du village quand leurs pères et mères travaillaient dans les champs, un goûter fait de pain beurre avec saucisse ou parfois pâté chaud.

Dans cette anecdote racontée à deux voix, sans que ça soit énoncé, s’entendait l’essentiel, à savoir le lien émotionnel et philosophique avec leur environnement naturel. Nos yeux caressant alors dans le même élan les surfaces, les contours et le bord des choses, soit tout un environnement de pains, de pierres, d’arbres, de visages, de gestes, de regards, de mouvements, etc.

Aussi, pour prolonger cette rencontre fortuite, je me permets un retour à cet autre extrait de la pensée de Tim Ingold, auteur de “Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture,”, un extrait tiré du chapitre intitulé « L’oeil du vent ».
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« Marcher dans les bois, c’est patauger dans un bourbier plein d’arbustes et de feuillages, de brindilles tombées et de feuilles pourries, de terre et de cailloux. On a toujours l’impression de piétiner une végétation croissante ou quelque chose que le vent ou la pluie a déposé, ou encore qui est tombé de l’arbre juste au-dessus. Le sol que l’on a sous les pieds est un tissu de ligne de croissance, d’érosion et de décomposition. Loin de séparer la terre du ciel, le sol est une zone où la terre et le ciel s’emmêlent dans un perpétuel renouvellement de la vie.

C’est, paradoxalement, au fond des bois que le monde s’ouvre le plus complètement à notre perception, car c’est ici mieux qu’ailleurs que se dissipe l’illusion, dont sont victimes ceux qui contemplent le monde d’en haut, qui nous laisse croire que le monde que nous habitons s’étend à nos pieds à la façon d’une mosaïque, dont les formes et les trames seraient déjà inscrites dans le substrat physique de la nature. Comme l’a écrit le philosophe Henri Lefebvre, cela signifie qu’il nous faut cesser de penser que nous observons un spectacle qui se donnerait à voir en un coup d’oeil. « Allez en profondeur, conseille-t-il, faites comme ce vent qui secoue ces arbres. » C’est ce que nous appelons pour notre part voir la forêt avec l’oeil du vent. Les yeux du vent ne se posent sur les arbres, ils rodent parmi eux, en le remuant à peine, en effleurant leur surface et en les observant venir à la vie. Il s’agit des mêmes yeux que ceux que Pallasmaa appelle « les yeux de la peau »: des yeux qui caressent les surfaces, les contours et le bord des choses. Ce sont des yeux réglés non pas sur la discrimination et l’identification des objets singuliers, mais sur l’enregistrement de subtiles variations de lumière et sur les textures de surfaces qu’ils révèlent. En fait, l’environnement qu’ils dévoilent n’est pas du tout celui des objets. C’est plutôt un environnement de choses, telles que les bosses que forment les tumuli, ces excroissances qui deviennent des arbres, les saillies comme la tour de Brodmin Moor et le pic rocheux de Mither Tap, des édifices tels que ceux du terrain de Bennachie ou de la colline de Leskernick. Bien que nous puissions occuper un monde d’objets, le contenu du monde apparaît, pour celui qui l’occupe, déjà enfermé dans ses formes achevées, comme s’ils nous tournait le dos. Habiter le monde, au contraire, c’est participer aux processus de formation, participer à un monde d’énergies, de forces et de flux. Tel est, pour moi, le monde de la terre et du ciel. » (p.191/192)

D.D

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de Tim Ingold, ici & . Et d’ Habiter le monde.