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Penser c’est entreprendre. N°540

Écrit par sur 25 juillet 2012

Voici le dernier article de cette série consacrée à la collaboration du philosophe Jean-Paul Dollé à l’hebdomadaire Légende du siècle (en sous-titre: la conspiration des égos). Fondé et porté financièrement par l’architecte Roland Castro, ce journal essayait d’ouvrir « un espace de pensée et de projet sur fond éthique de pure tradition protestataire, d’indignation, de colère et de révolte ». Roland Castro poursuivait dans son dernier édito « Notre projet n’est pas de faire de la politique pour elle-même mais de faire de la politique pour développer des projets ». Par manque d’argent il suspendra sa parution à la suite du N°4. Entreprise relancée un an plus tard en 88 (2 n°s) puis en 92 (6 n°s), menée en parallèle à ce qu’ils pensaient et entreprenaient l’un et l’autre dans les domaines de la ville et de l’architecture. C’était il y a vingt-cinq ans. Leur ligne éditoriale se voulait conforme au désir attaché à son impulsion: « provocation, tendresse, sérieux ». Peut être écrivaient-ils alors dans le désert, qu’importe, l’entreprise de pensée a tout le temps. La preuve en image: ça se ré-édite ci-dessous. Merci pour eux.

« L’ENTREPRISE DE PENSEE

Pendant plus d’un siècle, un grand nombre d’intellectuels et d’artistes a été comme envoûté par la célèbre thèse de Marx « Les philosophes jusqu’à présent n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer ». Cette injonction politique eut pour effet d’entrouvrir un abîme méthodologique que cent ans de marxisme ne put jamais combler. En effet, si au départ est affirmée la coupure radicale entre la théorie (interprétative) et la pratique (formatrice), comment espérer un jour pouvoir les réunir? La répétition interminable des arguties sur la nécessaire liaison entre la théorie et la pratique n’a jamais résolu ce problème en forme de quadrature du cercle. On ne répond pas à une fausse question.
Il n’y a pas d’un côté la pratique et de l’autre la théorie, pour la bonne raison que penser c’est déplacer les lignes et même, quelque fois, redessiner entièrement le terrain de l’humus duquel se déploient toutes les actions. Penser ce n’est pas spéculer, c’est-à-dire jouer avec des signes, y compris monétaires. Penser c’est entreprendre, c’est-à-dire décider de construire ce qui n’est pas encore, commencer ce qui juste avant l’acte d’inauguration se tenait dans l’aléatoire du possible ou du probable.
Dévoiler, faire naître et non pas créer. La pensée n’est ni thaumaturgique -elle ne fait pas de miracle-, ni idolâtre- elle ne se prosterne devant aucun créateur. Solitaire dans son exercice, la pensée est solidaire dans son fonctionnement. Je pense toujours tout seul, mais toujours sous le regard et dans le désir de l’autre. Et cela universellement puisque « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ».
Cette affirmation ontologique de Descartes est le fondement même de la démocratie. Les citoyens peuvent se parler, se comprendre, délibérer et décider, après discussion argumentée, parce qu’ils possèdent tous, à divers degrés, le même bon sens. Communauté des égaux parce que entreprise toujours recommencée de persuasion et de démonstration, voilà ce qu’exige « l’invention démocratique », pour reprendre l’admirable formule de Claude Lefort.
Ce journal se donne pour but de concourir à cette entreprise. »

Jean-Paul DOLLE. Texte paru dans Légende du siècle-N°4-mardi 26 mai 1987.

Cette radio (la nôtre, toujours là, matin, midi et soir, dimanche compris) se donnant aussi pour but de concourir à cette entreprise, je m’accorde la possibilité de le chahuter. Il n’aurait vu aucun inconvénient. Car qu’il convoque Descartes mérite un poil de précision, conformément à l’hypothèse émise: « …entreprise toujours recommencée de persuasion et de démonstration ».

Ainsi Dollé cite Le Discours de la méthode de Descartes. Qui s’ouvre sur cette phrase célèbre : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Cette affirmation semble flatter le quidam en reconnaissant que tout homme est doué de raison. C’est-à-dire du pouvoir égal de juger. Mais attention! Oublie-t-il la phrase qui suit? Pas une mégotterie. C’est sérieux. Car, voilà, Descartes ajoute immédiatement après: « ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien ». Aïe! ça se complique.

De quoi nous parle-t-il, le père de la philosophie moderne ? Il ne suffit pas d’avoir du bon sens pour atteindre la vérité. L’exercice de la raison ne suffit pas. Encore faut-il savoir bien user de sa raison. Comment? En se servant d’une méthode. Sans quoi je suppose l’opération est vouée à l’échec. Le fait d’être doué de raison est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour bien juger. Il faut en outre une méthode adéquate qui garantisse la véracité de ses jugements. Redoutable.

Avec Descartes dans son Discours de la méthode, ça démarre fastoche, mais tout simplement ça se complique après. Pour parvenir à bien juger, c’est-à-dire à s’assurer du vrai, il propose des règles. Pour se prémunir de l’erreur, il faudra donc s’assurer de partir d’idées parfaitement claires et distinctes. Hum! ça grésille un brin. Même de loin.

Donc: clarté et distinction. Histoire de se rafraîchir les idées. L’idée vraie est toujours claire et distincte. Définition: la clarté comme « ce qui est présent et manifeste à un esprit attentif » et la distinction comme « ce qui est tellement précis et différent de toutes les autres [idées], qu’elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut ».

J’y vais doucement sur la conclusion: penser c’est bien entreprendre. Mais j’ajoute: il serait temps que l’entreprise s’appuie sur un socle solide. Comme l’indique ce remarquable document d’Arte (diffusé mardi, à télécharger ici: « L’ADN, nos ancêtres et nous« ): « c’est à nous de décider comment on se comporte les uns envers les autres ». Une belle manière de rappeler que le respect de la différence devrait pouvoir se passer de justifications scientifiques… »

D.D


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