le-travail-c-est-la-precariteTriste nouvelle, Robert Castel nous a quitté.
Grand sociologue, grand historien, directeur d’Etude à l’école des hautes études en sciences sociales, Robert Castel a développé durant toute sa carrière une oeuvre incontournable et singulière pour la compréhension de notre temps présent.

Alors que ces trente dernières années ont été dominées par la pensée et les politiques issues des sphères patronales et actionnariales, il nous a restitué l’histoire d’une condition, celle qui est la nôtre, celle de la majorité des populations dans le monde mais qui fut pourtant mise à la marge en matière politique : la condition salariale.

A contre courant, il a montré quelle fut l’évolution de cette condition, celle des gens de peu, qui constituait à ses origines la situation des plus vulnérables et des plus incertaines et qui est devenue, en quelques siècles, la plus répandue. Il nous a aussi expliqué comment les protections sociales et les assurances collectives, qui furent établies avec difficultés et luttes durant tout le XXème siècle, vinrent pallier la fragilité de ce statut et donna aux salariés le socle nécessaire afin d’être membre à part entière de la société. En effet, ce que l’on appelle l’état social, celui dont nous profitons et qui est tant remis en cause aujourd’hui par les programmes d’austérité, n’est pas tombé du ciel mais a été le fruit de lentes et laborieuses constructions. Il a montré à quel point elles constituèrent les moyens afin de donner à chacun un avenir meilleur. C’est de cette mémoire là, de cette conscience là, que son oeuvre se fait la dépositaire.

Lorsque nous l’avions rencontré, à Rennes, à l’occasion d’une intervention qu’il faisait aux Champs Libres, il nous fit part de son inquiétude devant la crise que nous subissons et le risque que constituaient ces programmes de rigueur économiques, dont l’essentiel réside dans l’érosion de toutes ces assurances collectives. Nous avions discuté de cette nouvelle précarité qui se développait et des luttes à venir. Il nous fit comprendre aussi que toutes ces assurances collectives et ces assistances mutuelles sont d’autant plus justifiées aujourd’hui qu’elles furent mises en place précisément afin de contrecarrer les effets du chômage et de l’absence de revenus. Elles sont aussi l’expression d’une solidarité partagée.

A notre société, qui semble frappée d’amnésie en oubliant qu’une majorité de la population n’a pu se tirer de la précarité et de la pauvreté que grâce à ses assurances collectives et ses services publics, l’oeuvre de Robert Castel est incontournable pour la compréhension et l’action dans notre temps. A l’évidence, il a apporté à la pensée sociale, et critique, une pierre importante qui nous permet de nous situer dans le temps long et donc aussi d’imaginer et de mettre en oeuvre, quelques soient les objections que l’on nous oppose, les conditions d’un avenir meilleur.

M.D