Le plus grand phénomène auquel nous sommes en train de nous habituer. N°1267
Écrit par admin sur 19 août 2026
Voici, à l’heure d’une joie sous une pluie à peine visible, la nécessité pour La Chronique d’ici-même de rester assez longtemps devant le monde pour qu’il cesse d’être une image.
Nos chairs se sont montrées incapables de résister longuement à ces mauvais coups. Il faut posséder assez d’instinct, de vivacité, de savoir-faire pour s’en prémunir sans quoi ils vous piétinent. Alors nos regards ont cherché à s’engouffrer dans la moindre échappée, ont dérivé, foncé et se sont enfoncés dans le frais. Avec hâte de trouver un recoin, un porche, un mur à sa convenance, un arbre suffisamment accueillant. En s’y attardant au point de se terrer dans un commerce, une salle de cinéma, une église, une piscine… En remarquant ici ou là que cette ville a été superbement bâtie. Que des monuments accumulés par les siècles pouvaient provisoirement offrir un accueil bienveillant. Eprouver le sol pieds nus, c’était accepter de claudiquer.
En vertu d’une précaution dont nous n’avions pas pris l’habitude, nos corps larguant leurs amarres conditionnés, ont réappris des gestes que rien n’explique sinon une quête épidermique à disposer d’un nouveau cadre de survie. Ils se sont tous mis à anticiper, à nous contraindre à nous lever tôt, à s’aménager quelques « lieux sûrs », impénétrables aux forces du mal sous le soleil de plomb caniculaire d’un début de matinée, et compte tenu du stress thermique jusqu’à l’apparition des premières étoiles.
Et du retour de fatigue des mauvais sommeils ou autres déséquilibres physiologiques, il est encore trop tôt pour une oscultation. Nos corps comme les paysages, animaux, sols, gestes, récoltes, maisons, saisons, à leur tour changent. Il n’y a pas de raison qu’ils s’en échappent.
Dans un autre champ d’observation sans importance majeure, à qualifier pompeusement d’une poétique agropastoraliste d’espace restreint, poursuivons encore cette capacité de voir ce qui arrive. D’autant que ce lieu où s’inscrit ce présent récit n’a jamais été un point de renoncement. C’est très modestement un peu celui de tout homme qui regarde son champ ou son jardin, et qui sait que quelque chose a changé.
Dans leur terrain devenu un paillasson usé, au sol d’une terre bretonne d’ordinaire tout plat devenu de creux et de bosses, mais doté pourtant de ses grands arbres au pourtour offrant fraîcheur et repos, de tous ces jours-là dès qu’ils m’avaient repéré ils m’ont interpellé. N’étant pas à court d’eau, donc probablement étaient-ils poussés à l’anormal par la surchauffe leur occasionnant mal-être, inquiétude bien audible ou appétit pas courant. En réponse, je me suis empressé de les approvisionner en feuillage tendre. Celui des châtaigniers le plus souvent par opportunité de proximité, convient parfaitement à mes moutons d’Ouessant naturellement adeptes du débroussaillage. Parfois, il leur est permis de franchir le portail de l’enclos afin d’élargir leur possibilité d’appréciation des végétaux ou d’assouvir leur curiosité, au dépens de ce qui nous importe, le jardin et les fleurs. Mais bon.. à l’heure de cette pluie à peine visible, la chaleur retombée, cette joie des habitudes simples semble bien être partagée entre espèces. Puisque retrouvant la fraîcheur de température, mon petit troupeau est redevenu paisible, n’exigeant rien de plus que leurs ingrédients de luzerne en compensation et leur train-train quotidien.
Le savoir est déjà là, dans le corps et dans la mémoire. La terre sèche plus tôt. Telle floraison n’arrive plus au même moment. Les oiseaux ne viennent plus comme avant. La pluie ne se comporte plus comme avant. Un animal ou un végétal n’est pas seulement une affaire de degrés Celsius, ce n’est pas seulement une unité biologique d’une espèce de plus ou moins d’importance : c’est un être avec lequel nous partageons un monde.
Il est encore trop tôt pour évaluer des changements profonds, sachant que le moment que nous traversons est à la mesure de bouleverser l’essentiel dans nos vies. D’autant que collectivement, nous sommes en train de perdre la capacité de voir ce qui arrive parce que nous ne demeurons plus assez longtemps avec les choses pour qu’elles deviennent réelles. Et comment regarder un monde qui change, assez longtemps et assez profondément, pour que ce regard devienne une responsabilité ?
Serons-nous mieux encore capables de voir ce qui est en train de changer sous nos yeux ? Dit autrement : le changement climatique est peut-être le plus grand phénomène auquel nous sommes en train de nous habituer.
Désormais que » tous les signaux sont dans le rouge », comme en parle Jean Jouzel – voir :
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du Chaos climatique, du Versant animal & végétal, de l‘Habiter. Ainsi que de l’ attention.